Le terme même d’« Afrique » a été conçu dans l’Antiquité gréco-romaine pour parler de l’Afrique du Nord colonisée, en se référant, semble-t-il, au nom d’une tribu berbère tunisienne, « Afri ».
On connaît la thèse radicale selon laquelle « L’Afrique n’a pas d’histoire ». Hegel l’affirme déjà en 1830. Cette analyse est très présente dans les manuels d’histoire des années 1930. Cette thèse selon laquelle, jusqu’à Livingstone, l’Afrique proprement dite n’a pas eu d’histoire du fait que la majorité de ses habitants demeuraient stagnants, sans avancer ni reculer, est reprise par le grand historien Charles-André Julien lorsqu’il parle de « L’Afrique sans histoire ». Elle est exprimée par Nicolas Sarkozy en 2004, lorsque ce dernier mentionne que « L’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». En réalité, cette perception d’une Afrique passive et immobile, malaxée par les pénétrations et influences étrangères, phénicienne, grecque, romaine, arabe, européenne et mondiales aujourd’hui, demeure aujourd’hui une thèse très présente dans les esprits.
En fait, l’Afrique n’est pas hors de l’histoire. Elle est dans une histoire très particulière. L’homme africain est entre trois histoires : sa longue histoire précoloniale, marquée par le poids écrasant de sa géographie mais construite autour d’une succession de royaumes et d’empires ; son histoire coloniale entre le 15e siècle et 1960 ; et sa nouvelle histoire depuis son entrée dans le monde des États.
I. L’Afrique, l’aube de l’humanité
L’Afrique est le berceau de l’humanité, « la patrie de l’homme », comme l’a dit l’historien burkinabé Joseph Ki-Zerbo. C’est la terre des premiers hommes du genre Homo et des premières civilisations humaines durant une très longue période. L’origine du genre Homo se situe essentiellement en Afrique de l’Est, avec l’apparition de Lucy il y a 2,5 millions d’années. Il évolue sur près de 2 millions d’années en Afrique de l’Est et australe. Puis apparaît Homo sapiens il y a 400 000 ans, de l’Éthiopie au Maroc. L’Homo erectus africain voyage, du Moyen-Orient jusqu’à l’Asie. Par la suite, Homo sapiens colonise le monde.

L’Afrique est le continent dominant des civilisations des premières ères du Paléolithique. Elle est le foyer central de la production et de la diffusion des techniques de la pierre (2,5 millions d’années) et de l’apparition du feu (1,5 million d’années).
Puis, au Néolithique, vers – 5000, c’est l’apparition dans l’Afrique de l’Est, comme en Mésopotamie, en Chine, au Mexique, de la sédentarisation, des plus anciennes cultures agraires et pastorales avec le blé, l’orge, le café, le sorgho, les animaux domestiques, la poterie, l’art des masques et des statuettes. Au début du Néolithique, le poids démographique, économique, artistique et culturel de l’Afrique de l’Est, de l’Afrique saharienne et de l’Afrique australe, fait de l’Afrique préhistorique le continent le plus important.
Alors, comment expliquer que l’histoire du monde préhistorique et antique ne se soit pas déroulée d’abord en Afrique ?
II. L’Afrique, victime de sa géographie
Tout s’est métamorphosé avec le changement des climats.
L’Afrique est une parfaite illustration de la théorie des climats formulée par Montesquieu. C’est un continent très marqué dans ses sociétés et son histoire par son climat ou, plus précisément, par ses climats. Le continent africain, situé entre les tropiques et l’équateur est marqué par deux phénomènes météorologiques : le dessèchement de la région saharienne et l’existence du front intertropical.
1. Le Sahara
Tout récemment, vers 5 000 ans avant notre ère, c’est-à-dire en pleine époque néolithique, alors qu’apparaissent les premières grandes civilisations, un bouleversement climatique qui va s’étendre sur 2 000 ans se produit en Afrique. À cette époque, la région saharienne est une savane herbeuse parsemée de zones lacustres, de multiples grands lacs, et de rivières. Elle est peuplée d’une population en majorité noire, constituée surtout d’agriculteurs, devenue le plus grand foyer civilisationnel africain, illustré par les peintures rupestres du Hoggar. Mais elle perd progressivement ses moussons. Le Sahara, auparavant carrefour de tout le continent, devient alors le plus grand désert chaud du monde. Une grande zone aride et semi-aride se crée au sud du Sahara.
Alors qu’il aurait pu devenir le foyer d’une grande civilisation, le Sahara se vide de sa population, d’autant plus que le chameau, d’origine persane, n’est pas encore introduit dans la région. Les populations sahariennes migrent alors au nord vers le Nil ou au sud vers le fleuve Niger.
Le dessèchement progressif de la zone saharienne coupe l’Afrique en deux. Le Sahara, carrefour d’échanges, devient une barrière. Il y a désormais deux Afriques : l’Afrique maghrébine, au climat tempéré, tournée vers la Méditerranée et le monde oriental, et l’Afrique subsaharienne, l’Afrique « noire », fermée sur elle-même. Illustration frappante de la barrière qu’est devenu le Sahara, l’arrivée de la roue, étape essentielle du progrès de l’agriculture, s’est effectuée en Afrique du Nord, mais pas au sud du Sahara où toute l’agriculture repose jusqu’au 19e siècle sur les bras de l’homme et de la femme.
2. Le climat tropical et équatorial, la forêt
Second phénomène climatique, la partie de l’Afrique placée entre l’équateur et les tropiques devient un continent chaud. Elle subit un rayonnement solaire constamment fort, produisant aujourd’hui une température moyenne de 21 °C. Elle est marquée par l’existence du front intertropical, fait d’une ceinture de quelques centaines de kilomètres de zones de basse pression dans laquelle la rencontre des vents alizés de l’hémisphère nord et de l’hémisphère sud crée un courant d’air ascendant qui donne des pluies de fin de journée, à l’origine des climats équatorial et tropical, très humides et producteurs de la forêt tropicale.
Cette climatologie crée une géographie très particulière, très handicapante pour l’homme et son activité. Le climat équatorial a produit un massif forestier continu, la forêt du bassin du Congo, le second de la planète, grande de 3 millions de km², dans laquelle une sédentarisation « productive » permettant le développement d’une économie agraire analogue à celles qui se sont développées en Chine, dans le Croissant fertile, le long du Nil, est impossible. René Dumont remarque qu’aucune des grandes puissances économiques mondiales n’a surgi entre les tropiques. Cette forêt est essentiellement peuplée par les Pygmées recouvrant plusieurs ethnies, qui sont des nomades chasseurs cueilleurs pêcheurs. Cette géographie est encore celle aujourd’hui du Cameroun, de la Centrafrique, des deux Républiques du Congo, du Gabon et de la Guinée équatoriale.
La conséquence est la fabrication de trois grands espaces construits par les climats :
– le désert, pratiquement inhabitable et totalement improductif,
– la savane, qui couvre la moitié du continent, faite en partie de zones semi-arides en pourtour du désert,
– une grande zone centrale forestière très handicapante pour l’homme.
Dans ces trois espaces, l’homme doit lutter contre les éléments défavorables et des conditions de vie très difficiles.
III. La première histoire de l’Afrique (– 5000/19e siècle)
La barrière saharienne a créé les deux Afriques : l’Afrique du Nord, du Maghreb, et l’Afrique noire subsaharienne. Deux géographies, deux histoires.
1. Au nord du Sahara, le Maghreb, l’Égypte, le royaume de Kouch
C’est au nord du Sahara que se forment la zone maghrébine et les royaumes de l’Égypte antique et de la Nubie.
Le Maghreb est d’abord peuplé des populations berbères, formées au moment du Néolithique et ayant transité de l’Afrique de l’Est, mais aussi du Proche-Orient vers l’Afrique du Nord. Puis l’Afrique du Nord se méditerranéise par la Phénicie, Carthage, la Grèce, Rome et le christianisme avec saint Augustin. Plusieurs royaumes berbères se constituent, dont le Maroc. Puis, au 7e siècle, le Maghreb connaît l’arabisation et l’islamisation. Ces multiples échanges et brassages produiront un monde très civilisé, évolué, dynamique.
L’Égypte antique est le fruit direct de l’émigration des populations africaines sahariennes du 4e millénaire vers le Nil et son limon fertile. La première Égypte antique est complètement africaine et en majorité noire. Il se forme deux grands groupes sociaux et territoriaux, au nord et au sud du Nil, autour d’Héliopolis et autour de Thèbes, avec Louksor et Karnak. Ces deux groupes se dotent chacun d’une structure politique et religieuse, avant de s’unifier sous la domination du roi du sud et devenir la grande civilisation égyptienne.
Le royaume nubien de Kouch apparu en – 2500 est également formé par des populations sahariennes, dans une zone plus aride que celle du Nil. Il est exploité par l’Égypte, avant, à son tour, en – 800, de devenir une vraie puissance et une grande civilisation, de dominer l’Égypte et d’imposer la dynastie « éthiopienne ». Ce territoire, illustré par la reine de Saba dans la Bible, est une zone d’émigration de populations d’origine yéménite et de la mer Rouge. Il devient le royaume d’Éthiopie, christianisé très tôt. Il est le plus ancien État africain.
2. Au sud du Sahara, des milliers de tribus et d’ethnies
Le sud du Sahara, en Afrique noire, connaît un tout autre destin historique. C’est l’Afrique des clans et des tribus, mais également l’Afrique des royaumes et des empires.
Cette Afrique est enfermée sur elle-même, coupée des autres mondes par la barrière saharienne. Jamais les Grecs, les Romains et les nouvelles puissances européennes ne s’aventurent au-delà du Maghreb et de l’Égypte. Subissant les contraintes d’une géographie ingrate, l’Afrique subsaharienne est un continent qui se construit aux antipodes du modèle de l’État, devenu le modèle universel, de la Chine antique à l’Égypte antique, de la Cité grecque et romaine aux États européens forgés aux 14e et 15e siècles.
Si, en Europe et en Méditerranée, des peuples, des princes et des États se forment progressivement, c’est un monde particulier qui voit le jour en Afrique Noire : un monde clos où la nature a longtemps pris le pas sur l’homme.
Pendant des millénaires, dans toute l’Afrique noire, c’est le règne des « petits groupes ». Compartimentée par sa géographie, elle s’est construite sur de petites communautés restées longtemps immobiles.
La famille est la cellule de base. Elle repose sur les liens du sang transmis par la mère. Dans le système matrilinéaire, l’enfant est affilié exclusivement au groupe parental de sa mère pour la transmission du nom, les privilèges, l’appartenance à un clan.
Le clan est la « grande famille », rassemblant les différentes familles liées entre elles. Le clan est le plus souvent fondé sur l’idée d’une descendance commune, d’un ancêtre commun, réel ou mythologique. Souvent, le nom du clan s’applique à l’ensemble de ses ressortissants. Les villages sont basés sur le clan.
La tribu est une « société » qui assemble plusieurs clans partageant la même langue et la même culture. La tribu est la forme habituelle de l’organisation économique et politique collective. Elle se gouverne en général par un chef assurant le pouvoir sur la tribu sous la forme d’une chefferie. Pendant des millénaires, les sociétés africaines connaissent « l’enfermement » tribal, géographique et culturel. La tribu Maasaï, composée de 2 millions d’individus, tous vêtus de rouge, à l’origine des guerriers devenus éleveurs de bétail, semi-nomades venus du Nil et peuplant les grandes plaines d’Afrique de l’Est, du Kenya et de Tanzanie, est la plus emblématique. Les Pygmées, descendants directs des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, sont les premiers habitants de la forêt tropicale et équatoriale. La tribu des San, vieille de 35 000 ans, également descendante des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique, est probablement la plus ancienne tribu africaine. Elle est aujourd’hui disséminée en Namibie, au Lesotho, au Zimbabwe et en Angola. La très grande tribu des Zoulous, faite de 10 millions d’individus, une tribu de guerriers devenue un empire au 19e siècle, a migré de l’Afrique de l’Est en Afrique australe.
L’ethnie est la « communauté » la plus élargie, la seule communauté fédérative réelle du tribalisme. L’ethnie est liée par des facteurs culturels, d’abord la langue, mais aussi la culture, les deux créatrices de la conscience de groupe. Citons l’ethnie Haoussa, d’origine nigériane, comprenant 80 millions de personnes, près de 10 % de la population africaine, les Peuls en Afrique de l’Ouest, une ethnie nomade, les Tutsis et les Hutus au Rwanda, les Baoulés et les Bétés en Côte d’Ivoire.
L’Afrique noire se caractérise par cette pulvérisation sociale et culturelle de 3 000 tribus et ethnies pratiquant 2 000 langues. Elle est marquée par un « entre-soi social », centrée sur le petit groupe et créant des mondes clos et presque immobiles. L’autorité est dévolue aux aînés devenant chefs de famille, aux chefs de village, aux chefs de clan. Les sociétés de l’Afrique noire sont des sociétés « communautaires ». Ces sociétés sont solidaires, car fondées sur le respect de l’autorité et de l’organisation sociale établie. Elles sont souvent marquées par un sacré animiste. Elles n’ont ni princes, ni frontières précises, d’autant plus que nombre d’entre elles sont nomades ou itinérantes. Ces sociétés sont stables, traditionnelles, autosuffisantes, solidaires, plutôt prospères et pacifiques. Mais elles possèdent un faible degré d’évolution.
Puis survient une histoire différenciée selon la géographie. L’Afrique des savanes forge des royaumes et des empires, tandis que l’Afrique des forêts reste largement tribale et « immobile ».
3. L’Afrique des premiers royaumes et empires (7e-12e siècles)
Entre le 7e et le 13e siècle, se forment différents royaumes et empires dans l’ouest africain, constitués en « portes du désert » et contrôlant le commerce entre le Maghreb et le Sahel. Ils changent le visage de l’Afrique de l’Ouest et sahélienne, car ils engendrent des processus de détribalisation et de formation de sociétés modernisées.
L’apparition du monde arabo-islamique bouleverse l’Afrique sahélienne et l’Afrique de l’Est. La conquête arabe du Maghreb entre le 7e et le 11e siècle, puis la poussée berbère islamisée vers le sud ouvrent les routes transsahariennes allant du Maroc et de la Mauritanie au Bas-Sénégal, en parallèle à la poussée arabe du Yémen vers la côte orientale de l’Afrique, la Corne de l’Afrique.
Au 8e siècle, le royaume de Tékrour, le « pays des Noirs », est le premier royaume africain, fondé par une tribu établie sur les rives du Bas-Sénégal, puis repris par une tribu peule islamisée au 11e siècle, faisant du royaume du Tékrour le premier royaume islamisé africain. Installé au bout de la route transsaharienne côtière, il est riche de son commerce nord-sud fondé sur l’échange entre l’or sénégalo-soudanais et les esclaves noirs contre la laine et le cuivre. Au 13e siècle, ce royaume de Tékrour est conquis par l’Empire du Mali.

A. L’Empire du Ghana (9e-12e siècles)
L’Empire du Ghana est le premier empire africain. Fondé par l’ethnie des Soninkés sur la zone de l’ancien Soudan sahélien français, devenu le Mali, il fait cohabiter des pasteurs d’origine berbère et des agriculteurs noirs bambaras, toucouleurs, wolofs. Cet Empire s’étend du Sénégal à Tombouctou et au fleuve Niger. Il est doté d’une capitale, la grande ville de Ghana. Il est situé au centre de la zone aurifère, une zone de contact entre le monde maghrébin et le Sahel. Riche du commerce transsaharien de l’or, il est un empire sûr et prospère, de religion animiste mais tolérant à l’égard des musulmans, vivant son apogée aux 9e-10e siècles. Des processus de détribalisation s’y développent. Mais au 12e siècle, il est détruit par les invasions des Berbères islamisés almoravides et almohades.
B. L’Empire du Mali (13e-15e siècles)
Bâti au cœur du Soudan à partir du petit royaume mandingue par une chefferie qui souhaite prendre le relais du contrôle du commerce transsaharien auparavant assuré par l’Empire du Ghana, il regroupe sous la bannière de la charte du Manden, « le Serment des sages », des chefferies ethniques vassales allant du Sénégal à Tombouctou au nord et jusqu’à la forêt tropicale au sud. Tout comme pour l’Empire du Ghana, la prospérité de l’Empire du Mali est assurée par les routes et le commerce transsaharien et fondée sur l’échange or et traite contre sel. L’Empire intègre sous l’autorité légitime de l’empereur des ethnies très différentes (Touaregs, Bambaras, Toucouleurs, Wolofs, Malinkés, Songhaïs, Peuls).
L’Empire du Mali est le royaume le plus puissant de l’Afrique noire deux siècles durant. Son apogée au 14e siècle est illustré par l’empereur Mansa Moussa, connu dans tout le monde méditerranéen comme « le roi des mines d’or » et le bâtisseur des grandes mosquées de Tombouctou. Mansa Moussa éblouit le monde arabe lors de son pèlerinage de La Mecque. Mais, au 15e siècle, le déclin de l’Empire s’amorce, lié au délitement intérieur des différentes régions dirigées de fait par les chefs traditionnels mossis, touaregs, songhaïs, et bambaras. En réalité, à l’exception de l’empereur et de son armée, il n’a jamais existé ni structure étatique ni bureaucratie.
C. L’Empire songhaï (15e-16e siècles)
Au 15e siècle, un nouvel empire est bâti par l’ethnie songhaï, dont Sonni Ali. Ce dernier s’empare de Tombouctou et récupère des morceaux de l’Empire du Mali (les territoires actuels du Niger, du Mali et du Nigeria). Une ethnie dominante chasse l’autre. Les Songhaïs mettent au point une organisation politique plus élaborée que celle de l’Empire du Mali. Autour d’une grande capitale, Gao, il existe un empereur et sa cour, une armée, mais également une équipe de hauts fonctionnaires, un embryon d’administration écrite et, surtout, un processus d’intégration supra-tribale entre Peuls, Songhaïs, Touaregs, Mandes qui est encore plus poussé que dans l’ex-Empire du Mali. Le rayonnement économique, culturel et religieux de Gao et de Tombouctou, le « port du désert », est considérable. Mais, au 16e siècle, les conflits de pouvoir au sein de la famille impériale et de la cour affaiblissent l’Empire qui s’effondre finalement sous les coups de l’invasion marocaine.
D. Le royaume du Bénin (12e-19e siècles)
Au 15e siècle, il faut également mentionner l’apogée du royaume d’Ifé et du Bénin, apparu au 12e siècle autour de la ville capitale de Bénin, avec un roi-dieu, une production artistique de bronze et de terre cuite comparable à la statuaire grecque.
E. Les royaumes mossis (15e-19e siècles)
Il faut également rappeler les multiples royaumes mossis, établis entre le 15e et le 19e siècle, constitués sur l’actuel territoire du Burkina, luttant contre les interférences islamistes. Le plus important d’entre eux sera celui de Ouagadougou. En fait, ce ne sont en substance que de grandes chefferies.
F. Le royaume du Kanem Bornou (8e-19e siècles)
Alliage de nomades, les tribus toubous, et de sédentaires, l’ethnie Zaghawa, composées de multiples clans, formé au 8e siècle autour du lac Tchad, le royaume du Kanem Bornou construit sa prospérité sur la route transsaharienne reliant le Tchad à la Libye. Nourri de la traite, il s’étend à son apogée, aux 15e-16e siècles, de la Libye au Cameroun et au Nigeria.
Il est le plus vaste empire africain. Bâti autour d’une monarchie féodale décentralisée, doté d’un roi sacré et vénéré, il décline en parallèle à la disparition du commerce transsaharien et de la traite, mais il dure jusqu’aux conquêtes coloniales. Les seuls vestiges actuels sont les grandes forteresses de briques cuites. L’ethnie Zaghawa reste importante, notamment dans la politique tchadienne, tant par les forces d’Hissène Habré que par le président Idriss Déby, qui règne trente ans, et par son fils actuel, mais également au Soudan où elle forme l’élite commerçante et politique, notamment au Darfour.
G. Le royaume du Kongo (14e-19e siècles)
L’Afrique tropicale des forêts est bien moins propice que l’Afrique des savanes à la création d’entités politiques élargies. Elle est marquée par la dispersion de la population, notamment des populations de langue bantoue, venues du nord et des savanes, descendues jusqu’à la forêt et arrivées dans la région du Congo, devenue le foyer central bantou. Cette population contrainte à une itinérance forcée vit d’une économie de cueillette et subit les rigueurs du climat chaud, dont les épidémies. Le royaume de la forêt est un monde coupé du monde du fait de l’absence d’invasions, de conquêtes ou simplement d’échanges avec d’autres populations.
Cependant, il en naît, avec la richesse et la puissance acquises par l’extension des terres agricoles et le bétail, des chefferies, puis des royaumes. Le plus remarquable est le royaume du Kongo, créé par une tribu gouvernée par le roi de Mani-Kongo. Riche des mines de cuivre, fait de six provinces administrées, il dure jusqu’à l’arrivée des caravelles portugaises en 1482.
H. L’Empire Monomotapa du Grand Zimbabwe (15e-18e siècles)
Au Zimbabwe, les grandes forteresses encore visibles aujourd’hui sont le témoin de l’empire établi au 13e siècle par « les seigneurs des mines » à partir de l’exploitation de l’or et du cuivre. « La grande maison en pierre » de Fort -Victoria, au cœur de la Rhodésie, formée d’une enceinte, de tours temples coniques, d’une acropole et de maisons d’habitation est la plus spectaculaire et la plus significative. Le royaume noir de Monomotapa s’est bâti sur le modèle des monarchies négro-africaines, sur les mines de cuivre et d’or, sur l’ivoire des éléphants et le commerce avec la côte, avec un roi sacré, dont le roi Moutapa, développeur du royaume au 15e siècle, autour d’une population bantoue le vénérant.
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Ainsi, l’Afrique noire est faite de sociétés très différenciées, allant de la « horde » sauvage et isolée des forêts aux sociétés économiquement et culturellement évoluées des empires et royaumes. Au même moment, dans la période des 10e-15e siècles, l’Europe et l’Afrique bâtissaient des royaumes et des monarchies.
Mais, alors que les royaumes européens se « solidifient » et durent, les royaumes africains sont « fragiles » et ont de courtes durées de vie. Ces royaumes et empires africains ne sont pas de véritables royaumes étatiques. Ce sont des chefferies tribales, claniques, dans lesquelles une ethnie ou une tribu domine temporairement d’autres ethnies et tribus. Même les royaumes les plus évolués n’ont jamais atteint le stade des peuples, des territoires, des frontières, des règles de gouvernance, des administrations développées autour du monarque analogue aux mandarins chinois, aux scribes égyptiens, aux législateurs sumériens, aux légistes capétiens. Tous ces royaumes et empires s’écroulent tant les forces centrifuges sont les plus fortes et empêchent la constitution d’ensembles vastes et solides.
L’Afrique noire sera le continent de l’isolement. Elle aurait pu continuer à vivre par elle-même, sur elle-même, dans son organisation socio-politique particulière. Elle aurait pu continuer à évoluer à son rythme et à sa façon.
Les royaumes et empires passent, mais les sociétés perdurent, telles qu’en elles-mêmes. Le substrat des sociétés africaines, c’est-à-dire les sociétés tribales et les ethnies, perdure. C’est cela, le fait essentiel de l’histoire de l’Afrique noire jusqu’au 19e siècle : la permanence de ces sociétés toutes « segmentées » de la même façon, entre les familles patriarcales, les clans et les tribus, tous dirigés par les aînés, des sociétés gérontocratiques, et, au niveau le plus élevé, les ethnies. Durant sa longue histoire jusqu’au 19e siècle, l’Afrique s’est construite sur des modèles sociopolitiques aux antipodes de celui de l’État-nation.
Mais le monde va s’intéresser à l’Afrique. Et celle-ci va connaître une toute autre histoire…
IV. La seconde histoire de l’Afrique, l’Afrique coloniale (15e-20e siècles)
1. La colonisation arabe
D’abord, il faut rappeler que la première pénétration étrangère en Afrique a été celle des Arabes et de l’Empire islamique. À l’instar des légions romaines, les armées arabes s’installent en Afrique du Nord jusqu’à la lisière du Sahara. Mais les commerçants arabo-berbères sillonnent la zone soudano-sahélienne, soit en franchissant la mer Rouge du Yémen à la Corne de l’Afrique, soit en traversant le désert saharien par les routes transsahariennes parsemées d’oasis.
Avec le commerce, l’islam se propage en Afrique subsaharienne. L’islam féconde certains des royaumes et empires africains, dont l’Empire du Ghana et celui des Songhaïs, devenus au Moyen Âge, par ses mosquées et son université islamique de Tombouctou, « La Mecque de l’islam » au sud du Sahara. Puis, au 18e siècle, les califats islamiques « radicaux » sont établis par les Peuls, au nom de l’islam, mais leur objectif réel est l’appropriation de terres pour les troupeaux. Les plus importants de ces royaumes peuls islamiques sont le royaume de Macina, établi dans la zone de Tombouctou contre les maîtres noirs bambaras et dogons, et le royaume toucouleur, bâti au milieu du 19e siècle contre les Bambaras par un Peul membre d’une importante confrérie ayant vécu longuement en Arabie, et qui s’étend de l’actuel Mali à la Guinée. L’histoire de ces royaumes islamiques est revendiquée aujourd’hui par les Peuls, partie prenante importante des mouvements islamiques radicaux sahéliens.
Mais l’Empire arabe est également le premier esclavagiste de l’Afrique noire. La traite intensive des convois d’esclaves transportés de l’Afrique noire vers le monde arabique, appelée la « traite orientale », est la plus longue et la plus massive de toutes les traites : près de 20 millions d’Africains réduits en esclavage entre le 7e siècle et 1920. Cette relation historique d’une domination de l’Arabe sur le Noir africain reste gravée aujourd’hui dans les mémoires et les cultures des Africains, notamment dans les États sahéliens marqués par la relation du couple Touareg-Noir.
2. La colonisation européenne
L’Europe conquiert l’Afrique en deux périodes très différentes.
A. Au 15e siècle, la conquête des côtes et les comptoirs
À partir du 15e siècle, l’Europe « découvre » puis colonise le monde. L’Europe devient « l’Europe monde ». Partis à la découverte de « la route des Indes », le Portugal et l’Espagne d’abord, puis la France, l’Angleterre et les Pays-Bas, par leurs monarques, leurs conquistadors, leurs colons, leurs missionnaires, leurs compagnies commerciales, façonnent le monde latino-américain, fécondent l’Amérique du Nord, éveillent le monde asiatique, bouleversent l’Orient et le Maghreb.
Quant à l’Afrique noire, l’Europe la découvre et l’occupe par ses côtes. Entre le 15e et le 19e siècle, l’Europe occupe les côtes africaines sans s’aventurer à l’intérieur du continent.
Dès le début du 15e siècle, sous l’impulsion du prince portugais Henri « le navigateur », le Portugal est le premier pays européen à pénétrer l’Afrique noire, mais par la mer. L’objectif n’est pas l’Afrique, mais l’Asie, les « Indes », avec l’objectif « des chrétiens et des épices », c’est-à-dire de contrer l’islam et de découvrir les richesses indiennes. La caravelle, les armes à feu et la boussole, ainsi que les courants marins, permettent à l’Europe de « découvrir » l’Afrique et de s’installer progressivement sur ses côtes, après la découverte des îles du Cap-Vert et du Sénégal en 1450.
En 1498, le navigateur portugais Vasco de Gama ouvre la voie du cap de Bonne-Espérance. C’est le début du basculement géopolitique de l’Afrique septentrionale des routes sahariennes à l’Afrique des côtes maritimes. C’est « la victoire de la caravelle sur la caravane ». Les navigateurs portugais, espagnols, hollandais, anglais, français créent des comptoirs maritimes et commerciaux sur les deux côtes africaines, du port français de Saint-Louis du Sénégal (1659) et de l’Angola portugais à la ville hollandaise du Cap et jusqu’à Zanzibar, conquise par les Portugais, mais ravie par les Anglais. Ces comptoirs maritimes remplissent deux fonctions : le ravitaillement des flottes naviguant vers « les Indes » et le négoce, dont la traite des esclaves organisée en relation avec certains chefs de tribus côtières.
Les « grandes découvertes » ne sont pas la « rencontre des différents mondes ». Ce qui aurait pu être une rencontre civilisationnelle est une entreprise économique d’exploitation. Les Européens auraient pu apporter la roue et la charrue, inconnues en Afrique noire, en échange de leurs richesses locales. Ils préfèrent créer la chasse aux esclaves – le « bois d’ébène » – qui complète l’acquisition de l’or et de l’ivoire, en échange de la pacotille, de la poudre et de l’alcool. Les trois grands acteurs de la traite sont l’Angleterre et la France vers les Antilles, le Portugal vers le Brésil.
Ce choix européen bloque le développement de l’Afrique noire. La création et le développement de « la traite occidentale », un commerce triangulaire Europe-Afrique-Brésil-Antilles pratiqué entre le 16e et le début du 19e siècle, affectant 15 millions d’Africains habitant principalement le Bénin, le Congo et l’Angola, sont une source d’un formidable enrichissement, notamment pour la France, illustrée par Bordeaux et Nantes, et l’Angleterre. Mais il provoque une régression et un effondrement de l’économie dans les régions du centre de l’Afrique dévastées par la traite.
C’est ainsi que se désagrège le royaume du Kongo, découvert et conquis par le Portugal, puis par les marchands d’esclaves. C’est le cas de la conquête de l’Empire de Songhaï par une coalition hispano-anglo-marocaine dotée d’armes à feu pour acquérir la maîtrise du sel et de l’or. La conquête du dernier grand empire africain de l’ouest ouvre la voie à une nouvelle atomisation de la région.
B. Au 19e siècle, la « ruée vers l’Afrique »
La seconde période de la colonisation européenne est celle de la « ruée vers l’Afrique » de la fin du 19e siècle. Elle est le passage de l’Afrique des côtes à l’Afrique des terres.
La barrière saharienne au nord et forestière au sud du continent freine la pénétration européenne du continent. En 1880, plus de 90 % du continent est encore dirigé par les Africains, par le truchement des royaumes et chefferies tribales. À cette époque, l’Amérique latine a déjà connu trois siècles d’existence coloniale espagnole et portugaise, puis, depuis le début du 19e siècle, par Bolivar et les Créoles, a conquis son indépendance et vécu au 19e siècle un siècle de construction des différents États latino-américains. À la même époque, en une vingtaine d’années, l’Afrique noire devient à 90 % européenne.
1. L’exploration
Il faut attendre la première moitié du 19e siècle pour assister au début des grandes missions d’exploration. 1830, c’est René Caillé ralliant Tombouctou à Tanger. Puis les Européens cherchent à remonter à partir des côtes les grands fleuves, Niger et Congo, enfouis dans la forêt équatoriale, vers la recherche des sources du Nil. À partir de 1852, David Livingstone sillonne l’Afrique australe et orientale, du Cap à l’Angola, puis les chutes du Zambèze, à la recherche des sources du Nil, déjà évoquées dans l’Antiquité par Hérodote. En 1874, Henry Stanley va à la recherche de Livingstone, sillonne la région des Grands Lacs jusqu’aux sources du Nil et fait la conquête du royaume du Kongo pour le compte du roi des Belges Léopold II. En 1875, Savorgnan de Brazza pénètre en Afrique centrale et au Congo.
Il est significatif de comparer David Livingstone, le pasteur médecin devenu explorateur, antiesclavagiste, à Henry Stanley, l’aventurier conquérant et brutal. C’est le passage de l’exploration à l’exploitation. Que sera la colonisation de l’Afrique noire ?

2. La conquête territoriale
Elle est très différente de la colonisation « intégrale » de l’Amérique du Sud qui a été démographique, politique, économique et productrice d’une nouvelle Amérique, l’Amérique « latine », mais également très différente de la colonisation britannique de l’Inde, une colonisation « douce » et décentralisée par le système du « Raj ».
La colonisation de l’Afrique est d’abord un projet politique fondé sur la volonté d’empire. La volonté d’empire conduit à un grand débat entre les grands acteurs républicains de la 3e République, Gambetta et Jules Ferry contre Clemenceau. Le projet impérial français est au départ un projet nord-sud. L’objectif est de bâtir un empire allant de l’Algérie au Sénégal. Puis le projet impérial s’élargit, de l’ouest à l’est, en voulant relier l’Atlantique à la mer Rouge afin d’assurer la continuité territoriale du Sénégal à Djibouti par le Soudan et le lac Tchad, gagnés de haute lutte contre les Anglais après la mission Marchand et l’accord franco-britannique sur les zones d’influence respectives dans la région du Haut-Nil. Cette volonté d’empire est une sorte de compensation de l’Alsace-Lorraine perdue et la source d’une fierté nationale. L’ancienne carte de la France et de son Empire dans toutes les salles de classe en est l’illustration.
Elle est également une entreprise économique fondée sur l’exploitation des ressources minières et agricoles africaines (cuivre, arachide, cacao), telle l’initiative du roi Léopold de Belgique au Congo.
Elle est enfin une œuvre idéologique fondée sur un nationalisme raciste, c’est-à-dire la conviction de la supériorité de la race blanche sur l’homme africain, race inférieure. La « mission civilisatrice » définie par les républicains implique francisation et christianisation. Lesquels républicains affirmaient dans le même temps que « la Déclaration des droits de l’homme n’avait pas été écrite pour les Noirs de l’Afrique équatoriale » et établissaient le Code de l’indigénat intégrant les travaux forcés et la « taxe de sang ».
À la fin du 19e siècle, c’est donc la « ruée vers l’Afrique ».
3. La Conférence de Berlin de 1890
Continent « isolé » du monde depuis des millénaires, considéré comme un continent « sans maître », un territoire vacant au même titre que l’Amérique au 16e siècle, son occupation est organisée entre quelques grands acteurs européens, l’Angleterre, la France, le roi belge Léopold, sous les auspices de Bismarck, lors du « partage » négocié de la Conférence de Berlin de 1890. Celle-ci a un objet précis : le statut des territoires autour du fleuve Congo. Mais elle fixe des règles générales de partage de l’Afrique noire à partir du principe du droit de conquête sur les territoires au-delà des côtes occupées et de la notion des « sphères d’influence », qui permettent d’établir les lignes de partage entre les puissances, telles celles autour du lac Tchad. Berlin permet à l’Allemagne d’acquérir quelques colonies (Tanganyika, Rwanda-Burundi, Cameroun, Togo). La Conférence de Berlin est la matrice des futurs États africains, car elle en fixe les territoires et les frontières. La colonisation européenne anéantit les royaumes et chefferies existants pour les remplacer par des territoires calqués sur le modèle européen avec frontières, matrices des futurs États. À l’époque, les frontières et les territoires créés de toutes pièces par les puissances de la Conférence de Berlin n’ont, à quelques exceptions près, aucune signification pour les populations africaines.
4. La colonisation de l’Afrique
À l’exception des deux États existants – le vieil État éthiopien issu du royaume nubien, puis de la fusion au 11e siècle d’un sultanat musulman et d’un royaume chrétien, et le jeune État du Liberia, territoire fondé au milieu du 19e siècle par une société américaine à Monrovia en l’honneur de Monroe pour y créer le « Liberia », le « pays de la liberté », destiné à accueillir des esclaves américains affranchis –, l’Afrique noire est complètement occupée.
Cette colonisation n’est pas pacifique, mais au contraire faite de résistance et de combats. La conquête est souvent brutale et meurtrière, au Sénégal, contre les chefferies musulmanes du Soudan, contre les royaumes mossis de Haute-Volta et au Tchad, en Afrique de l’Est, en Angola, contre les peuples hottentots et zoulous en Afrique australe. Deux processus de colonisation cohabitent : violente « à la Bugeaud et Clauzel » ou « à la Lyautey ».
L’Afrique noire subit l’arrogance et le mépris de l’homme blanc. L’Europe exploite à son seul profit les ressources minières et agricoles africaines, à l’image des mines de cuivre du Katanga congolais, du café en Côte d’Ivoire ou de l’arachide sénégalaise qui enrichissent les grandes maisons commerciales de Marseille et Bordeaux, la société Unilever, ainsi que les commerçants libano-syriens. Les puissances européennes établissent surtout des ports, des comptoirs, des compagnies et, donc, des villes côtières, ainsi qu’une légère administration coloniale. Elles envoient par ailleurs des missionnaires chargés de la conversion au christianisme des populations africaines. Si certains des gouverneurs sont ouverts au développement des populations locales, la plupart seront en fait au service des grandes sociétés commerciales qui dominent la nouvelle économie locale et se soucient peu de l’activité et du développement des populations noires. Les exemples les plus frappants sont le Kenya britannique, complètement dominé par la « Compagnie britannique de l’Afrique orientale » et, bien sûr, le Congo belge, dont le régime fut le plus sinistre de toute la colonisation africaine, mis en coupe réglée par Stanley, puis par les grandes compagnies exploitant le caoutchouc, l’ivoire et le cuivre.
Cette colonisation apporte à l’Afrique noire un certain nombre d’améliorations et de progrès. Les maladies et grandes infections sont éradiquées. Les pays européens, et notamment la France, par leurs infrastructures routières et ferroviaires, leurs écoles, leurs cultures, leurs administrations, leurs missions religieuses, leurs services de santé et leurs dispensaires, créent les éléments humains et économiques qui forment les futures briques des nouveaux États africains. Un certain nombre d’Africains acquiert des éléments de la culture européenne, quelques-uns s’urbanisent, se scolarisent et deviennent des cadres dans le système commercial ou administratif mis en place par les Européens. Ces cadres administratifs seront les futurs dirigeants de leurs pays.
Mais la colonisation ne pénètre pas profondément dans les structures sociales et les sociétés. La colonisation de l’Afrique n’est pas démographique et est faiblement culturelle. Les Européens ont bouleversé les sociétés sud-américaines en les transformant en un monde latino-américain, ils ont « infusé » les sociétés du Moyen-Orient au 18e siècle par l’expédition d’Égypte de Bonaparte, au 19e par la Nahda, au 20e par les mandats de l’entre-deux-guerres. Mais, à la grande différence de la colonisation de l’Amérique du Sud, à l’exception de l’Algérie et de l’Afrique du Sud, où un bloc démographique hollandais et anglais se forme, il n’y a pas de colonisation de peuplement. L’Afrique européenne est une « pellicule » européenne sur un tissu humain, social et culturel resté profondément africain.
Les sociétés africaines restent les héritières de leur longue histoire, celle d’une lutte contre une géographie hostile, celle des « cellules closes » des familles, des clans, des tribus et des ethnies. Les Africains restent largement à l’écart des nouveaux circuits de production et d’exportation, sauf une minorité en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Bénin, qui est, après l’indépendance, la petite classe capitaliste africaine de ces pays.
Cela ajoute des éléments au futur chaos qui suit la décolonisation, chaos dans lequel l’Afrique noire est encore en partie plongée.
V. La troisième histoire de l’Afrique noire : l’Afrique des États
« L’Afrique noire est mal partie », dit, en 1962, deux années après l’indépendance de l’Afrique francophone, l’ingénieur agricole René Dumont, le futur premier candidat « vert » à l’élection présidentielle. Il porte ce jugement en observant la situation de l’agriculture africaine. Mais, en réalité, ce jugement peut s’élargir à l’ensemble du processus de construction des nouveaux États africains. À qui la faute ? Aux anciennes puissances coloniales ou aux Africains eux-mêmes ?
En fait, tout à l’inverse d’une bonne partie de l’Asie et de l’Amérique latine, si l’histoire des peuples de l’Afrique noire est multimillénaire, les États africains sont « tout neufs ». Ils ont à peine soixante ans. L’Afrique des États issue de la décolonisation des années 1960 connaît aujourd’hui l’histoire tourmentée des péchés de jeunesse qu’a connue tout au long du 19e siècle la toute jeune Amérique latine.
Un ministre centrafricain, dans les années 1990, disait ceci : « L’Afrique est la première responsable de ses propres malheurs. La traite et la colonisation n’expliquent pas tout. Nous avons échoué en raison de la persistance d’une mentalité de groupe, de clan, d’ethnie qui a engendré un parasitisme familial exorbitant ».
1. Le triple handicap de l’Afrique noire
Autrement dit, l’Afrique noire connaît le triple handicap d’une longue histoire presque « immobile » de sociétés tribales, ethniques et communautaires, sans réelles institutions politiques effectives et durables, d’une courte histoire coloniale trop tournée vers les métropoles et fabriquant un découpage artificiel du territoire africain rassemblant souvent des populations historiquement antagonistes, tels les États sahéliens ou le Nigeria, et d’une histoire nationale encore plus courte, le plus souvent prise en main par des princes claniques et patrimoniaux.
L’histoire de l’Afrique noire est une histoire aux antipodes de l’État-nation. Son histoire actuelle est celle d’États tout neufs, sans aucune racine. Elle doit donc faire le grand saut, après son indépendance. On ne passe pas en quelques décennies des tribus et des clans aux États-nations. Les jeunes États africains doivent brûler les étapes pour se construire. Ils empruntent le « raccourci autoritaire », c’est-à-dire le plus souvent le parti unique identifié à l’État. Mais le parti unique est le plus souvent le camouflage d’une ethnie, voire d’une tribu, ou même d’un clan, qui s’identifie alors au parti unique, donc à l’État.
L’Afrique connaît aujourd’hui une crise de croissance inscrite dans la faiblesse extrême des États. Cette crise de croissance des États a engendré deux faiblesses structurelles : une instabilité interne, illustrée par les conflits ethniques et les nombreuses guerres civiles ; et un sous-développement persistant, illustré par le pourcentage du taux de pauvreté (40 % de la population africaine en dessous du seuil de pauvreté)
Cette double peine vécue par l’Afrique noire engendre deux maux : un taux important d’émigration des populations vers le nord, surtout vers l’Europe, et le développement d’un terrorisme, local ou d’importation. Parce que « fragile », l’Afrique noire est en train de devenir un continent « explosif ».
2. La lente émergence de l’Afrique des États
Il existe aujourd’hui une cinquantaine d’États en Afrique, mais très peu fonctionnent normalement et convenablement.

A. Soixante ans compliqués
Pendant les premières trente années d’indépendance, les régimes africains sont dans l’ensemble ceux du parti unique, avec le soutien de l’est ou de l’ouest. L’Afrique est alors plongée dans la confrontation de la guerre froide, la lutte anticommuniste face à la pénétration soviétique et la recherche de la sécurisation des richesses stratégiques africaines. Face à l’alignement idéologique sur l’URSS de la Guinée de Sekou Touré, du Mali de Modibo Keita, du Congo-Brazzaville en 1963, de l’Éthiopie du Derg de Mengistu entre 1974 et 1991, il y a l’alignement sur le monde occidental du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et du Gabon. Il y a le Congo-Léopoldville, son cuivre et son uranium, et la lutte entre le progressiste ami de Moscou Patrice Lumumba et l’Occident, soutien de Mobutu. Il y a dans l’Angola indépendant en 1975 la lutte entre le MPLA marxisant et l’Unita soutenu par les pays occidentaux. Mais, à l’arrière-plan de ces luttes idéologiques, les « partis-États », héritiers des luttes coloniales et porteurs d’un drapeau soviétique ou occidental sont des partis ethniques s’appropriant les richesses du pays.
Dans les années 1990 post-guerre froide, l’Union européenne de Jacques Delors et la France de François Mitterrand, par le discours de La Baule de 1990, promeuvent la démocratisation et le multipartisme. C’est alors l’apparition des vrais mais surtout des « faux » multipartismes.
Depuis les années 2000, après le drame du Rwanda de 1994, c’est le retour à la priorité sécuritaire et économique et, donc, le retour des régimes autoritaires. Aujourd’hui, on assiste à la militarisation des régimes africains, en relation avec la faiblesse des institutions et des forces politiques. Les États sahéliens, Madagascar, la Guinée-Bissau, le Gabon, la tentative de prise de pouvoir par l’armée au Bénin début 2026 illustrent ce cours nouveau.
Encore une fois, derrière les façades de ces différents régimes politiques, il y a la permanence et le poids essentiel des systèmes claniques, tribaux, ethniques.
Il faut donc affirmer la relativité du critère démocratique au regard de la situation concrète du terrain et des priorités africaines. Compte tenu de l’extrême jeunesse des États africains, les besoins fondamentaux des sociétés africaines que sont la nourriture d’une population jeune et croissante, la création d’emplois et la valorisation locales des richesses du sol et du sous-sol passent avant tout par la construction d’États « solides » et de sociétés « pacifiées » permettant un développement économique favorable à une majorité de la population. Les paramètres essentiels sont ceux-là.
B. Les trois groupes d’États : les « modèles », les « faillis » et les autres
De ce point de vue, plutôt que de différencier les États démocratiques des États non démocratiques, il convient de distinguer trois groupes distincts : les quelques « États modèles » stables, développés et démocratiques, la vingtaine d’États « faillis » et, entre les deux, la multitude des autres États, plus ou moins stables et développés.
Les États modèles pacifiés, développeurs et démocratiques sont surtout de petits États faiblement peuplés, tels les îles du Cap-Vert et le Botswana, les « deux Suisses de l’Afrique » combinant une démocratie exemplaire et un développement économique réussi, mais aussi l’île Maurice, les Seychelles, le Bénin et le Kenya.
Il y a seulement deux grands États « modèles » : le Sénégal et l’Afrique du Sud. L’Afrique du Sud, encore dominée par le mouvement de l’ANC mais qui a réussi, grâce à Mandela, à fédérer la jeune nation sud-africaine autour de la majorité noire, d’origine zoulou ou xhosa et des deux minorités blanche et métisse, encore détentrices d’une partie du pouvoir économique. Il est à noter que le parti dominant de l’ANC est un parti à dominance ethnique xhosa, mais que les Zoulous ont pris le dessus dans l’État avec les successeurs de Mandela, Mbeki et Zuma. L’Afrique du Sud a été très longtemps un État au service des Zoulous et a pratiqué un clientélisme total. Du coup, le parti de l’ANC dominé par les Xhosas a réagi et remplacé Zuma par Ramaphosa, un Venda. Quant au Sénégal, les observateurs ont bien noté la « wolofisation » du pays, la domination traditionnelle et constante des Wolofs sur les Sérères.
À l’autre extrême, il existe une vingtaine d’États particulièrement fragiles, voire en situation critique. Plusieurs d’entre eux sont qualifiés par les organisations internationales d’« États faillis », c’est-à-dire n’ayant pas du tout la substance d’un État, vivant dans la discorde, l’anarchie, et la violence endémique entre des groupes ethniques. Il s’agit de la zone sahélienne, allant du Burkina au Tchad, de la zone de la Corne de l’Afrique, dont la Somalie et le Soudan, en partie du Nigeria. Ce sont autant de « friches étatiques » génératrices de guerres civiles continues et meurtrières, dont des génocides.
Le troisième groupe, celui des États en transition, est en train d’accomplir plus ou moins rapidement leur transition étatique.
Le Rwanda de Kagamé, sorti de sa terrible guerre civile génocidaire des années 1990, a construit un autocratisme affirmé mais doublé d’un despotisme éclairé pratiquant un modèle « singapourien » de développement national planifié, sans corruption, et attractif aux capitaux étrangers.
La Côte d’Ivoire a connu une vingtaine d’années de chaos entre 1993 et 2011. La réalité de la Côte d’Ivoire est celle d’un puzzle ethnico-régional transformé en un État créé de toutes pièces à la fin du 19e siècle par la France. Ce pays « neuf » assemble plusieurs grands groupes de population très distincts : les Baoulés du centre, les Malinkés, Sénoufos et Lobis du Nord, les Krus dont les Bétés de la forêt du sud-ouest, les « Lagunaires » du sud-est. Le Baoulé Houphouët-Boigny a fait du Parti unique du PDCI, un parti multiethnique. Il a gouverné avec une alliance ethnique Baoulé/Nord. C’est le « miracle ivoirien » de cette alliance ethnique. Mais « l’après-Houphouët », depuis 1983, est la rupture par son successeur Henri Konan Bédié de l’alliance Baoulé/Nord. Du coup, se produit l’autonomisation politique des nordistes autour de la figure d’Alassane Ouattara et l’exclusion de ce dernier lors de l’élection présidentielle de 1995. La conséquence est le développement des ambitions des autres groupes, dont les groupes de l’ouest, le Bété Laurent Gbagbo en 2000, la rébellion du nord de 2002 entraînant la coupure en deux de la Côte d’Ivoire et la grande bagarre ethnico-régionale des années 2005-2010 du couple Gagbo assemblant les Bétés, les Lagunaires, le Baoulé Bédié, contre le nordiste Ouattara. La cristallisation de cette crise a lieu lors de l’élection présidentielle de 2010 gagnée par Ouattara mais volée par Gbagbo. S’ensuivent les tragiques événements de 2011 entre Gbagbo et Ouattara, soutenu par la France, l’Amérique et l’ONU, et la chute de Gbagbo organisée par l’armée française. La reconstruction politique de la Côte d’Ivoire est en cours, avec l’aide de la France.
La Guinée, derrière les luttes gouvernementales et les coups d’État militaires, est une histoire faite de la compétition continue entre les Soussous et les deux autres ethnies, les Peuls et les Malinkés, jusqu’à ce qu’Alpha Condé, en 2010, s’affirme comme « le Mandela de la Guinée ».
Le Gabon actuel est sorti en 2023 du système féodal Mba-Bongo qui a duré 63 ans par un coup d’État militaire dont il faut attendre les débouchés politiques.
L’Angola est un État pacifié depuis la fin de la longue guerre entre le MPLA et l’Unita. Il connaît aujourd’hui formellement un régime multipartite. Dans les faits, il s’agit d’un pays dirigé par le « parti État » qu’est resté le MPLA qui tient le pays sous sa coupe avec, à sa tête, le président Joao Lourenço, et une forte corruption. On peut même parler de la prédation des richesses nationales au profit des familles et des groupes au pouvoir, notamment la fille Dos Santos, dont les étiquettes idéologiques cachent le plus souvent l’appartenance à des groupes tribaux.
La Sierra Leone, cet État vanté dans les années 1980 pour ses succès économiques liés à ses mines de diamant et à sa richesse pétrolière, plonge entre 1995 et 2002 dans une atroce guerre tribale allant jusqu’au cannibalisme entre les Mendes dominateurs et exclusivistes et les Imbas et Temnes. Cette guerre tribale ravage le pays.
Le Nigeria, ce géant de 150 millions d’habitants, est éclaté entre trois régions : les Igbos chrétiens du sud-est, les Yorubas du sud-ouest, et la confédération nordiste des Haoussas, Peuls et des Kanouris, les héritiers de l’ancien Empire de Kanen Bornou, musulmans, guerriers, dominateurs de l’armée, du pouvoir et de la rente pétrolière du sud. Le Nigeria, devenu démocratique en 2000 après des années de dictature militaire et de brigandage organisé, élit alors le président sudiste yoruba chrétien Obasanjo. C’est l’origine du conflit ethnico-régional nord-sud sur le pouvoir, le pétrole et l’armée, doublé de l’action de Boko Haram, émanation des élites musulmanes des ethnies du nord rejetant le pouvoir chrétien sudiste apparu en 2000 et renouvelé en 2010, nostalgique de l’empire tchado-nigérian de Kanem, lié à al-Qaïda, et ayant une stratégie de pourrissement de la zone tchado-nigériane. À l’heure présente, on observe le développement des activités des organisations islamistes et des gangs criminels du nord du pays vers le sud. Les frappes américaines du 25 décembre 2025 contre la succursale de Daech, l’État islamique de Sokoto, ont été une action menée au nom de la protection des chrétiens d’Afrique soutenue par les évangélistes américains.
Le Liberia connaît une guerre civile entre 1990 et 2005. Celle-ci oppose d’abord les autochtones à la greffe négro-américaine. Mais les autochtones se battent entre eux, entre l’ethnie Khran, arrivée au pouvoir en 1980, et les ethnies des Gios et des Manos emmenées par Charles Taylor. Cette terrible guerre ethno-tribale a duré 25 ans.
Le Mozambique, cet État formé d’une centaine de peuples tribaux, est bloqué dans son développement, malgré ses richesses agricoles et gazières offshore, par la question ethno-régionale. Celle-ci est pendante depuis les débuts de l’État du fait de l’opposition entre les tribus sudistes des Tsongas, la population la plus importante du pays alliée aux petites tribus nordistes des Makondes, et créatrice du Frelimo, le parti dominant, et les tribus du centre du pays, Makua et Shona, créatrices du parti d’opposition du Renamo. Ce conflit politique, mais en réalité tribal, est à l’origine de la terrible guerre civile des années 1975-1994. Le Mozambique s’est stabilisé et est gouverné aujourd’hui assez démocratiquement par le parti dominant du Frelimo. Mais le conflit interethnique n’est pas résolu, comme l’illustre chaque élection présidentielle où s’exprime le même rapport de force ethno-régional.
Dernier exemple, le Bénin, l’ancien Dahomey. Cet État a connu toutes les périodes : une première période tribale dominée par les conflits de pouvoir entre les tribus de la zone lagunaire combinés à l’intervention régulière des militaires ; puis, en 1972, une période militaro-marxiste, celle du capitaine Mathieu Kérékou, devenu président après un coup d’État ; puis, dans les années 1990, une période démocratique ; et, depuis 2016, une période autoritaire avec le président Patrice Talon, un homme d’affaires figurant au 15e rang des plus grandes fortunes africaines, devenu « le Kagame du Bénin », combinant un régime autoritaire et un réel développement du pays.
C. La crise africaine est profondément culturelle.
Elle trouve sa source essentielle dans une culture communautaire encore trop prégnante pour faire naître rapidement des États stables sur tout le continent. Personne ne peut forcer le cours des choses. Elle est insusceptible d’un « traitement magique ». Ni la démocratie à l’européenne, ni les régimes militaires, ni même un taux de PIB en croissance ne régleront par eux-mêmes les vrais problèmes structurels de l’Afrique. L’Afrique des États est encore par trop le prolongement direct de l’Afrique historique des tribus et ethnies, d’autant plus que les constructions étatiques se sont faites à partir des ethnies et tribus dominantes. La transition africaine sera au bout du compte le fait des acteurs africains, les princes et les peuples africains, et du rythme plus ou moins rapide de leur « révolution culturelle ».
VI. La géopolitique africaine actuelle
La géopolitique de l’Afrique est très particulière. Le cœur de la géopolitique est fait des rapports de puissance entre les États et, notamment, de leurs conflits. Or, le continent africain actuel ne connaît pratiquement pas de guerres entre États, mais beaucoup de guerres civiles.
1. Très peu de guerres entre États, beaucoup de guerres civiles
La fixation tout arbitraire et largement artificielle des frontières de tous les États africains par les ex-puissances coloniales aurait dû entraîner une multitude de conflits territoriaux et frontaliers après 1960. Mais la grande sagesse des dirigeants des nouveaux États a été de s’entendre dès l’indépendance sur le principe de la non-remise en cause des frontières héritées de la colonisation. Du coup, à la grande différence de l’Amérique latine du 19e siècle, l’Afrique n’a pratiquement pas connu de conflits territoriaux et de guerres entre États. L’Afrique, de ce point de vue, est un continent pacifique et pacifié. De plus, la géopolitique africaine reste encore embryonnaire tout simplement parce que l’Afrique noire n’a que très peu d’États effectifs et, donc, très peu de jeux de puissance.
En réalité, la géopolitique africaine est essentiellement nourrie des guerres civiles interethniques qui ravagent le continent. La faiblesse de l’État est à l’origine de la vingtaine de guerres civiles passées et présentes. Les crises et guerres d’Afrique sont presque toutes au départ des guerres menées par des Africains d’un pays contre des Africains du même pays. Ces conflits ont créé une insécurité humaine à l’origine de déplacements et de migrations de centaines de milliers d’Africains.
L’une des premières a été la guerre du Biafra à la fin des années 1960, qui a ensanglanté le Nigeria. Elle s’est déroulée entre l’ethnie chrétienne des Igbos et les ethnies musulmanes.
Aujourd’hui, les trois grandes zones de conflit sont le Sahel, la Corne et la région des Grands Lacs.
A. L’Afrique sahélienne
Les États sahéliens (Mali, Niger, Burkina, Tchad) sont devenus le « ventre mou » de l’Afrique.
Cette région de l’Afrique additionne, plus que toute autre, gouvernements faillis, coups d’État militaires – 10 au Burkina, 8 au Mali et au Niger, 7 au Tchad –, guerres civiles, djihadisme islamique, pauvreté et migration. Les États du Sahel, fabriqués de toutes pièces par la France, sont faits de trois territoires totalement différents : le désert, la savane et les zones humides du fleuve Niger. Ils obligent à la cohabitation trois populations hétérogènes : les peuples « blancs » du désert saharien, les Maures, les Touaregs, les Toubous ; les Peuls, principal peuple pastoral et nomade de la savane, un peuple islamisé ; et les grands peuples sédentaires et agricoles noirs que sont les Haoussas, les Bambaras, les Songhaï, les Dogons, les Mossis, peuples animistes ou chrétiens. La création des nouveaux États consacre la revanche des peuples sédentaires noirs sur leurs anciens maîtres esclavagistes, les peuples blancs sahariens et les nomades peuls. La région du Sahel rassemble des peuples dont la géographie, l’activité économique et la culture sont totalement hétérogènes. Ils se sont affrontés continuellement.

L’incapacité des jeunes États sahéliens, tous appropriés par une ethnie dominante, à fédérer leurs sociétés multiethniques, a fait le lit de guerres interethniques, elles-mêmes générant dislocation de l’État, banditisme, contrebande de drogues et d’armes, et, désormais, mouvements islamiques radicaux et terroristes.
Le Mali est aujourd’hui au cœur de ce chaos régional. L’ancien territoire du Soudan français, grand comme deux fois la France, est l’histoire d’un État bâti par son sud contre le nord. Son premier dirigeant, Modibo Keita, originaire d’une famille malinkée, l’un des deux groupes principaux avec les Bambaras de la communauté ethnique noire, pratique, derrière une façade socialiste, un népotisme et un clivage ethnique fondé sur la conviction que seul le sud est utile et productif (production agricole) et que le nord des pastoraux et des nomades est aride et inutile. Dès ses débuts, l’État malien a monté les uns contre les autres. Le Mali s’est coupé en deux entre une population noire dominante et les deux autres segments de la population malienne que sont les Touaregs, Berbères sahariens, nomades et libres, et les Peuls nomades et pasteurs. Toutes ces populations n’ont jamais cherché à bâtir un « vivre-ensemble ». Le Mali a fabriqué une caste gouvernante d’origine bambara et malinkée, couplée d’une armée prétorienne ethnicisée dominée par les Bambaras et les Dogons. Ayant choisi de s’occuper du sud et de délaisser le nord, cette caste n’a jamais voulu bâtir un État gérant l’ensemble de son territoire. D’où la succession de révoltes touaregs, mais également peules. D’où la contagion islamiste actuelle qui s’étend jusqu’aux portes de Bamako.
B. La Corne de l’Afrique
C’est un cas d’école du lien entre délitement extrême de l’État et guerres en chaîne.Le Soudan a été fabriqué par les Britanniques en amalgamant deux populations historiquement antagonistes, l’une arabe et l’autre noire, réparties dans trois ensembles différents : le nord, zone de la population arabo-musulmane concentrée dans la vallée du Nil et la région de Khartoum, tournée vers la mer Rouge ; l’ouest, le « Darfour », situé entre le Nil et le lac Tchad ; et le sud verdoyant habité par des populations noires moitié chrétiennes et moitié animistes. Lorsque le pays accède à l’indépendance, en 1956, immédiatement, les arabo-musulmans du nord veulent faire l’unité du pays à partir d’un slogan : « Une seule langue, l’arabe ; une seule religion, l’islam ». Ne voulant être ni arabisés ni islamisés, les sudistes prennent les armes. C’est le début de la guerre d’indépendance du Soudan du Sud, une lutte des populations chrétiennes contre le régime islamique de Khartoum, avec le soutien très actif de l’Amérique. Cette guerre dure une soixantaine d’années et fait 2 millions de morts.

Le Soudan du Sud est un tout jeune État né en 2012. Ce jeune État, riche en pétrole, entre très vite également dans le chaos engendré par la lutte pour les terres, le bétail et le pouvoir politique entre l’ethnie majoritaire Dinka, l’ethnie du président J. Garang, avide de conquêtes et de prédations, et l’ethnie des Nuers, l’ethnie du vice-président, une guerre attisée par le Soudan dans leur soutien aux Nuers. Le Soudan du Sud est classé dernier pays en termes d’indice de développement humain (IDH) établi par l’ONU.
En 2003, la guerre du Darfour, le pays des « Furs », l’une des principales ethnies de la région, devient un conflit entre les principales tribus non arabes de la région (les Zaghawas, les Furs et les Massalits) et le pouvoir central soudanais. Cette guerre est un véritable génocide à l’origine d’environ 300 000 morts et de plus de 2 millions de personnes exilées ou déplacées le long de la frontière avec le Tchad, où elles sont régulièrement massacrées. Cette terrible guerre a pris fin par un accord de paix établi en 2020. Mais la guerre du Darfour s’est réouverte en 2023 entre les deux généraux autrefois alliés pour confisquer la révolution qui a renversé le dictateur Omar Al Béchir en 2019 : le général Abdel Al Bourhane, chef des Forces armées soudanaises (FAS), président de facto du Soudan, et Mohammed Daglo, dit « Hemetti », à la tête des FSR, anciennes milices actives lors du génocide du Darfour de 2003 fortement soutenues par les Émirats arabes unis qui convoitent les richesses soudanaises des mines d’or et des plaines fertiles. C’est la répétition de l’histoire sanglante du Darfour.
L’Éthiopie est une mosaïque ethnique dont le ciment a été l’ethnie Amhara, ethnie de l’empereur Menelik II, créateur au 19e siècle de l’État unitaire, dont hérite Hailé Sélassié, couronné en 1930. Les Amharas sont une ethnie chrétienne, dominante dans l’armée et le pouvoir. Mais les bases du pays sont les régions musulmanes : l’Érythrée, qui se sépare de l’Éthiopie en 1991, l’Ogaden et le Tigré.
L’Éthiopie s’est sortie par elle-même, en 1991, de la spirale de la violence des années 1970-1980 avec la guerre menée contre les séparatistes érythréens, puis la guerre civile interne pratiquée par le Comité militaro-populaire, le Derg dirigé par Mengistu, devenu un gouvernement totalitaire d’inspiration communiste pratiquant « la terreur rouge ».
La coalition interethnique et démocratique du FDRPE qui renverse la dictature de Mengistu est un rassemblement de multiples mouvements ethnico-régionaux animé par le FPLT, parti du peuple tigréen, très marqué par un ethno-nationalisme. Le nouveau gouvernement connaît de multiples tensions, liées à la guerre contre le nouvel État d’Érythrée, mais également aux rébellions ethniques de l’Ogaden, la grande région de l’est du pays, dominée par le peuple oromo, le principal groupe ethnique éthiopien.
L’Éthiopie progresse quand même dans la construction d’un État ouvert et fédérateur, notamment avec l’arrivée au pouvoir en 2018 d’Abiy Ahmed, fils d’un couple mixte de père oromo musulman et de mère chrétienne. Abiy Ahmed est porteur d’un réformisme politique et social, ainsi que d’une volonté de paix avec le rival historique, l’Érythrée, pour laquelle il reçoit le prix Nobel de la paix en 2019.
Mais l’Éthiopie revient très vite en arrière. Abiy Ahmed, lui-même, plonge dès 2020 dans la guerre civile du Tigré ouverte par le FLPT tigréen, lequel refuse d’abandonner le système politique éthiopien dominé jusqu’alors par les Oromos tigréens et d’entrer dans le système voulu par Abiy Ahmed d’un parti centralisé ne représentant aucune ethnie. La guerre du Tigré dure deux années et fait 800 000 victimes.
Aujourd’hui, la guerre a repris au nord de l’Éthiopie, du fait des milices Fano. Ces milices sont le porte-parole de l’ethnie des Amharas, la seconde sur le plan démographique en Éthiopie, qui a le sentiment d’une injustice après avoir été écartée du pouvoir depuis 1991 au profit des élites tigréennes, puis du Premier ministre Abiy Ahmed lui-même.
La Somalie est un État en faillite permanente. Sa particularité est que la guerre est permanente entre les différents clans historiquement rivaux membres de l’ethnie dominante, celle des Darods. Ainsi, dès les premières années d’indépendance datant de 1960, le Président fut assassiné par le chef de l’armée, le général Siyad Barré, un Darod de la tribu Maheran. Les autres tribus écartées du pouvoir se soulèvent contre la tribu du général Siyad Barré, lequel, après avoir établi un régime marxisant dans les années 1970-1990, est renversé en 1991.
S’ouvre alors l’anarchie somalienne, qui dure encore aujourd’hui. Cependant qu’au nord, le Somaliland se déclare indépendant en 1991, la guerre est mi-clanique, mi-privée. Cette anarchie trouve sa source dans la rivalité des deux clans ayant renversé Siyad Barré et qui se combattent depuis lors. La Somalie est entrée dans une guerre de milices qui provoque massacres, famines, gangstérismes. Ces milices sont sans idéologie autre que l’appât du gain et le pillage. L’État disparaît complètement, tandis qu’apparaissent en 2006 un mouvement islamique radical, l’Union des tribunaux islamiques, qui occupe la capitale de Mogadiscio, puis les Chehabs. Après quelques années de calme relatif ayant suivi le départ des Chehabs, la guerre reprend aujourd’hui entre ceux qui tiennent la capitale et les groupes antagonistes.
C. La région des Grands Lacs
La guerre civile et régionale y est continue depuis l’indépendance. L’ex-Congo belge devenu le Zaïre, après les années de guerre est-ouest entre Patrice Lumumba, soutenu par l’Union soviétique, et le camp occidental de Tschombé, puis avec Mobutu, est resté à la dérive. Mobutu règne trente ans. Mais ces trente années ne construisent rien, ni État, ni nation, ni développement. Mobutu pratique à l’extrême corruption et mégalomanie, développe une économie « rentière » de pillage des ressources naturelles et laisse se développer l’anarchie à l’est du territoire, dans le Kivu.

La région des Grands Lacs, quant à elle, est marquée par la multitude de populations toutes d’origine bantoue, mais divisées et hiérarchisées dans leur longue histoire en groupes mi-ethniques mi-sociaux, tels les Hutus agriculteurs et les Tutsis éleveurs. L’épouvantable guerre civile entre les deux groupes survient dès les premières années de l’indépendance du Burundi et du Rwanda. Cette lutte meurtrière ouvre un cycle qui dure encore aujourd’hui par les guerres du Congo.
En 1994, la guerre interethnique du Rwanda trouve son issue par la conquête du pouvoir par le Front patriotique tutsi et la fuite vers l’est du Congo de 2 millions de Hutus comprenant beaucoup de miliciens impliqués dans le génocide, lesquels chassent de leur territoire des tribus d’origine tutsie.
C’est « la première guerre du Congo », ouverte en 1996 par le Rwanda, dans le Kivu, sur le motif officiel du soutien des tribus congolaises d’origine tutsie, mais nourrie surtout de l’objectif de la maîtrise des ressources minières de cette région congolaise voisine du Rwanda. Mobutu, abandonné de tous et laissant un pays exsangue, est renversé par une coalition orchestrée et dirigée par le Rwanda qui met au pouvoir Laurent-Désiré Kabila, nouvel homme fort du Kivu. Le fils Kabila, successeur de son père, règne pendant 17 ans d’une poigne de fer.
La seconde guerre du Congo, « la guerre des Grands Lacs » ouverte en 1998, s’est formellement conclue en juin 2025 par l’accord de paix paraphé à Washington sous les yeux de Donald Trump, après une médiation américaine. Les combats continuent toutefois dans le Kivu. Cette guerre n’est en fait que la simple prolongation de la première guerre du Congo, opposant le Rwanda au Congo-Zaïre sur la maîtrise des provinces de l’est du pays. Cette guerre est liée au retournement de Kabila à l’égard de son ancien protecteur rwandais.
Elle est à ce jour la plus grande guerre d’Afrique, opposant, sur le territoire du Congo-Zaïre, 9 États et une multitude de groupes armés, dont le M23 soutenu par le Rwanda. Il y a superposition de deux guerres : une guerre interétatique pratiquée par le Rwanda et l’Ouganda contre le Zaïre et ses « parrains », l’Afrique du Sud et l’Angola. Rwanda et Ouganda sont tous deux décidés à contenir les Hutus réfugiés au Kivu, mais également décidés à s’approprier les immenses richesses naturelles du Kivu (minerais, bois rares et diamants) également recherchées par la Chine et, maintenant, par l’Amérique. S’y ajoute une guerre privée pratiquée par une trentaine de groupes armés relevant des ethnies tutsie et hutue, souvent devenus de purs bandits de grand chemin.
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Ainsi les crises et les guerres d’Afrique sont-elles presque toutes au départ des conflits ethniques ou claniques, des guerres menées par des Africains contre d’autres Africains. Ayant fait plusieurs millions de morts et des millions de déplacés, elles génèrent une double insécurité : une insécurité stratégique dans de nombreuses régions du continent interdisant le développement ; et une insécurité humaine à l’origine de déplacements et de migrations de centaines de milliers d’Africains.
2. L’Afrique du Sud, principale puissance africaine
Elle est la seule vraie puissance. Bien que classée derrière le Nigeria par son PIB, elle est, de loin, la première puissance économique du continent par l’exploitation de ses énormes richesses minières et minérales (or et platine, notamment) par sa force industrielle et commerciale fondée sur ses nombreuses firmes multinationales compétitives sur le marché mondial (Standard Bank, notamment), et par sa centrale nucléaire de Koeberg. Grande puissance économique, l’Afrique du Sud se veut la première puissance politique sur le continent. Elle préside la SADC, organisation régionale de l’Afrique australe. Elle réalise de nombreuses interventions dans différentes crises régionales, au Darfour, lors de la crise du Mozambique, et surtout dans les conflits de la région des Grands Lacs. Elle accorde son soutien financier et politique à de nombreux États fragiles ou en crise. Elle finance notamment la préservation des manuscrits de la bibliothèque de Tombouctou. Mais l’Afrique du Sud n’est pas « le Brésil de l’Afrique noire ». Elle est encore trop jeune, son action diplomatique est encore limitée. Elle n’a pas encore acquis la légitimité régionale que s’est construite le Brésil en deux siècles.
En fait, on commence tout juste à assister à la distribution de la puissance dans « le plus jeune » continent du monde, distribution à laquelle participent le Nigeria, l’Angola et le Rwanda.
Il existe simplement des « jeux régionaux » dans l’Afrique sahélienne, dans la Corne de l’Afrique et dans l’Afrique centrale autour des Grands Lacs. Ceux-ci rassemblent États faibles et vulnérables, mais pourvus de richesses agricoles ou minérales, et États régionaux « protecteurs » et puissances étrangères « intéressées » (Amérique, Russie, Chine, Arabie saoudite, Émirats).

3. La faiblesse économique de l’Afrique
Il ne faut tenir compte ni de « l’afro-optimisme » évoquant le décollage économique et l’apparition d’une classe moyenne, ni de « l’afro-pessimisme ».
L’Afrique est riche, mais elle est pauvre !
Il faut expliquer pourquoi, malgré ses immenses richesses naturelles et le flot des aides publiques, l’Afrique s’est mal développée.
Certes, l’Afrique a d’immenses ressources naturelles (matières premières, terres rares, bois), ainsi que des ressources agricoles et vivrières (cacao, café, arachide). La richesse africaine nouvelle est faite de minéraux « critiques », dont le lithium, déjà exploité au Congo, au Zimbabwe et découvert récemment au Mali.
Mais la faiblesse de l’État, à laquelle s’ajoutent l’absence d’une classe moyenne épargnante et la prédominance de groupes ethniques dominants ayant créé des économies « rentières » à leur profit, ne permet pas une « organisation collective » garante de la meilleure valorisation possible de ces ressources naturelles au profit des populations. À l’exception de l’Afrique du Sud, l’économie africaine n’a pas encore connu l’industrialisation par le biais de la transformation de ses ressources naturelles. Elle en est largement restée à l’industrie extractive, peu pourvoyeuse d’emplois. Certes, il y a des économies émergentes avec des bourgeoisies émergentes, mais seul un Africain sur 10 en bénéficie. Les ressources naturelles, agricoles et minières, restent largement aux mains de sociétés étrangères qui les exploitent à leur façon. L’Afrique compte très peu pour les investisseurs mondiaux : 50 milliards de dollars d’IED (Investissements étrangers directs) sur 1 500 milliards de dollars au niveau mondial. Ces IED sont essentiellement concentrés en Afrique du Sud, au Nigeria et en Angola sur les hydrocarbures et les mines.
En conséquence, alors que la démographie est galopante, la main-d’œuvre est peu formée. L’Afrique noire passera de 1 milliard à 2,5 milliards d’habitants en 2050. Ce sera la population la plus jeune du monde et celle qui aura le taux de recherche d’emploi le plus élevé.
La grande faiblesse des États handicape fortement les économies. Les bénéfices de la croissance restent largement l’appropriation de familles, clans et tribus qui « possèdent » le pouvoir, à l’image de la richesse pétrolière angolaise « contrôlée » par la famille Dos Santos restée au pouvoir une quarantaine d’années, ou encore de l’économie malgache, très développée, mais captée par une élite prédatrice. Le contre-exemple positif est l’industrialisation du coton au Bénin, voulue par son dirigeant actuel, le président Talon.
VII. L’Afrique et le monde, le monde en Afrique
L’Afrique est présente et active dans le monde, non pas par la puissance de ses États, à l’exception de l’Afrique du Sud, mais par son rôle essentiel dans les organisations internationales et dans le système multilatéral. Du fait du poids quantitatif d’une cinquantaine d’États, soit le quart de la carte mondiale, elle est la principale bénéficiaire du principe « Un État, une voix » qui régit l’ensemble du système multilatéral. Les États africains jouent de ce poids pour exercer leur influence dans l’ensemble du système onusien, tant à New York qu’à Genève. Ils peuvent faire et défaire les majorités nécessaires pour l’adoption de résolutions et les nominations aux postes dirigeants des multiples organisations internationales.

Mais l’Afrique est présente dans le monde d’une toute autre façon : par les migrations, fruits de la misère et des conflits ; et, plus récemment, par l’islamisme et le djihadisme. Depuis les années 1990, il se développe un islamisme radical dans les populations sahéliennes, au Nigeria et au Cameroun, et tout récemment en Afrique de l’Ouest. C’est la montée de l’idéologie salafiste dans les écoles et les sociétés de pensée. C’est l’influence de l’imam malien Mahmoud Dicko, d’origine peule, passé par l’université islamique de Médine, devenu la figure de proue du salafisme sahélien. C’est le passage classique du salafisme au djihadisme illustré par le chef de guerre touareg Iyad Ag Ghali. L’Afrique est en train de développer un projet politique islamiste. Ce projet, porté par les forces conservatrices musulmanes et la société civile islamique des ONG, des associations caritatives et ulémas, est maintenant soutenu par des franges élargies des populations au nom de l’anti-occidentalisme et de l’association de la démocratie aux élites corrompues et affairistes qui ont présidé la période démocratique, notamment au Sahel. Pour l’heure, à la différence de l’islamisme djihadiste arabe et asiatique, ce projet islamiste ne déborde pas les frontières africaines. Qu’en sera-t-il demain ?
Pendant la cinquantaine d’années qui suit l’indépendance, le monde en Afrique est un peu américain du Congo-Zaïre à la Somalie, un peu soviétique de la Guinée et du Mali à l’Angola, à l’époque de la guerre froide où l’Amérique et la Russie soviétique s’intéressent à l’Afrique noire dans le contexte de leur confrontation.
Mais c’est surtout la France qui a été « africaine ». Ce que l’on a appelé la « Françafrique », constituée des réseaux officiels et des réseaux parallèles entre milieux politiques et milieux économiques africains et français, gérée depuis l’Élysée et le ministère de la Défense, a marqué le continent africain. La bascule s’est effectuée tout récemment par la crise sahélienne. Pendant des années, la France pratique une perfusion militaire et financière du Mali, du Burkina et du Niger sans résultat positif, sinon le soutien de régimes inefficaces et corrompus. En juin 2021, au lendemain de la crise ouverte avec la junte militaire arrivée au pouvoir au Mali, Emmanuel Macron déclare que « La France ne peut pas se substituer au choix des États souverains, c’est un travail sans fin ». Il s’ensuit en 2022-2023 le retrait des 4 000 soldats français du Mali et la décision de retrait du Niger.
De ce point de vue, il y a une similitude entre l’échec américain en Afghanistan et l’échec français au Sahel : l’impossible construction par l’extérieur d’un État « failli ». C’est ce qui fera demain l’échec de la présence de la force russe dans les pays sahéliens, totalement inefficace dans les régions où elle est déployée.
Cela dit, la présence française en Afrique demeure importante par ses forces prépositionnées au Gabon, en Côte d’Ivoire et au Sénégal, par la base de Djibouti, par les liens nouveaux établis avec le Rwanda et les États de l’Afrique de l’Est, par la présence encore significative de sociétés et d’hommes d’affaires français, par les liens culturels demeurés forts au sein de la francophonie franco-africaine. Quant à l’Amérique en Afrique, après la période de la lutte contre l’influence soviétique, cela s’exprime par l’intérêt pour le pétrole africain considéré comme une alternative au pétrole du Moyen-Orient avec une présence au Nigeria, en Angola, au Gabon, au Congo-Brazzaville. Mais, aujourd’hui, l’Amérique, avec le gaz de schiste exploité sur son sol, ne s’intéresse plus au pétrole africain. Par contre, la lutte antiterroriste et anti-islamique et le soutien des communautés chrétiennes ont pris le relais, comme on l’a vu récemment au Nigeria. Tardivement, l’Amérique s’est intéressée aux terres rares africaines, face à la Chine, déjà présente. Cette stratégie a été ouverte par Obama en 2012 et relayée par Trump, notamment au Congo-Zaïre.

La Chine, présente en Afrique depuis le début des années 2000, est devenue le premier partenaire commercial en 2010 avec 3 000 entreprises chinoises implantées. L’empire du Milieu a un besoin vital du pétrole angolais, nigérian et soudanais, du minerai de fer, du zinc, du cuivre, du nickel, du cobalt et de l’uranium, mais aussi des bois africains, et maintenant des terres rares. La Russie actuelle est un acteur secondaire, un « nain économique » par rapport à la Chine et l’Amérique. La Chine réalise 250 milliards de dollars d’échange avec l’Afrique, contre seulement 20 milliards pour la Russie, dont beaucoup d’armes.
VIII. Conclusion
L’histoire de l’Afrique depuis son indépendance est pour l’essentiel celle de la non-fabrication d’États, de la non-construction de nations, de la non-émergence d’économies modernisées. Le résultat des soixante-dix premières années de leur existence est le grand désordre actuel des États africains que personne ne semble pouvoir maîtriser, ni les anciennes puissances coloniales, encore moins les grandes puissances américaine, russe ou chinoise, et pas plus les nombreuses juntes militaires actuellement au pouvoir.
Si on laisse dériver les réalités actuelles de l’Afrique noire, celle-ci risque de devenir notre voisinage le plus explosif. La jeunesse africaine, de plus en plus nombreuse, est de plus en plus incapable de trouver sur place emplois, travail, sécurité, conditions de vie enviables. Il y a là une véritable matière explosive. Cette jeunesse peut vouloir prendre son destin en main, comme on l’a vu à Madagascar où la « génération Z » a renversé le pouvoir établi. Mais, au final, c’est l’armée qui a pris le pouvoir. Le risque est de voir cette jeunesse se radicaliser et l’Europe en subir les conséquences.
Si un véritable partenariat était organisé sur le long terme, l’Afrique noire pourrait devenir l’autre poumon économique de l’Europe. L’une apporterait notamment ses considérables richesses naturelles, agricoles et minières, l’autre apporterait, avec le relais des quelques puissances africaines émergentes, capitaux, formations, transferts de technologies, marchés. L’Eurafrique pourrait être un objectif ambitieux de nos futurs dirigeants.
Jacques Huntzinger
5 mars 2026.


