Trump et le monde

Donald Trump avec son livre The Art of the Deal, publié en 1987

Donald Trump a une vision du monde. Elle est complètement nourrie par la tradition isolationniste américaine, conçue aux origines par le président James Monroe et développée à la fin du 19e siècle, au moment de son expansion, par les présidents William McKinley et Theodore Roosevelt. L’isolationnisme signifie que l’Amérique doit être libre de faire ce qu’elle veut pour satisfaire ses propres intérêts. Ici, l’isolationnisme, c’est l’égoïsme impérial.

Trump veut revenir à une politique de puissance style 19e siècle. C’est le rejet du rôle initié par Woodrow Wilson en 1917 et construit en 1945 par Franklin Roosevelt et Harry Truman d’une grande puissance « gendarme », garante de l’ordre mondial libéral et démocratique. Il s’agit d’affirmer une puissance égoïste et « sélective ». « Je déteste l’idée de tirer les autres d’affaire une fois de plus », déclare le vice-président J. D. Vance dans le débat du 15 mars sur les bombardements houthis en mer Rouge et la décision à prendre pour l’action américaine.

Trump voit le monde comme un grand terrain de golf et un grand marché que l’Amérique doit dominer, où l’Amérique doit gagner à tous les coups. Ce n’est pas un monde de « valeurs » entre la démocratie et les régimes autoritaires et dictatoriaux. Il agit de façon totalement égoïste, mais avec la guerre, meurtrière, coûteuse et dangereuse en horreur. Non à la guerre, mais oui au rapport de forces pour conclure des « deals » avec tout le monde. La philosophie de Trump, c’est la brutalité des rapports, l’avidité, la recherche effrénée du gain, « pas d’amis pas d’alliés » et un immense pragmatisme.

En réalité, Trump voit le monde comme le voit aujourd’hui une bonne partie de la population américaine : un monde au mieux étranger et au pire hostile, où il faut au cas par cas défendre les intérêts américains.

I. La vague et le ressac

Dirigeants politiques, organes de presse, opinions publiques ont été tétanisés par les premières semaines de Trump. Durant la campagne, il a promis la paix en Ukraine, le cessez-le-feu et la libération des otages à Gaza, une révolution du commerce mondial au profit de l’Amérique, une révision de l’OTAN. Trump a tout secoué et provoqué une agitation générale.

Depuis lors, on assiste aux allers et retours de la politique américaine. Il y a eu la vague ou le tsunami Trump. Il y a maintenant un début de ressac.

Il y a le monde de Trump. Il est fait de son slogan « Maga », « Make America Great Again », de son domaine d’action privilégié, le business, et de sa méthode, le « deal », le gagnant/gagnant avec l’usage éventuel de la pression.

Mais, plus le temps passe, mieux on réalise à quel point l’intense activité internationale de Trump se heurte aux réalités d’un monde sur lesquelles il a, finalement, peu de prises. On ne connaît pas encore précisément toutes les retombées issues des premières initiatives de Trump, mais on constate déjà que, face à Trump, le monde ou plutôt les différents mondes sont en train de réagir. Dans la guerre en Ukraine, dans le conflit israélo-palestinien, face à sa politique douanière, dans sa relation avec la Chine ou le Canada qui a réagi vigoureusement dans ses élections, les choses ne se passent pas exactement comme Trump le voudrait.

Rappelons que, lors de son premier mandat, il a réussi très peu des « deals « géopolitiques qu’il a entrepris. S’il a réussi le deal des Accords d’Abraham entre certains pays arabes, dont les Émirats, et Israël, l’échec a été patent avec l’accord de Doha sur l’Afghanistan en 2020 conclu avec les talibans et jamais appliqué par ces derniers, ou avec le « foirage » du sommet de 2019 avec le leader nord-coréen Kim Jong-un.

En fait, si Trump sent bien les effets négatifs du monde extérieur sur l’Amérique, il ne comprend pas que ce sont les réalités du monde actuel. Ce qui se passe actuellement est une nouvelle illustration de la limite de la plus grande puissance mondiale.

En effet, la principale réalité du monde actuel est que l’Amérique est moins puissante dans un monde « mondialisé ».

II. Le monde est mondialisé

Un monde « mondialisé signifie deux réalités, l’une géopolitique, l’autre géo-économique, qui s’additionnent et s’interpénètrent.

1. La mondialisation politique

Durant des siècles, règne un certain ordre mondial géré par quelques puissances. Entre le 16e et le 19e siècle, le monde est géré par les cinq puissances européennes : l’Angleterre, la France, l’Autriche-Hongrie, la Prusse devenue l’Allemagne, la Russie tsariste. Ce sont les quatre siècles du « concert européen ».

Le 20e siècle est bipolaire, géré par les deux grandes puissances que sont l’Amérique et l’URSS.

Mais le 21e siècle est en train de devenir « mondialisé ». Qu’est-ce à dire ? On assiste aujourd’hui à la transformation de presque toutes les sociétés et des peuples en autant d’États. Il y a près de 200 États, certains vieux de plusieurs milliers d’années et d’autres récents de quelques dizaines d’années.

La mondialisation du monde est marquée notamment par l’existence de « petites puissances résistantes », de « moyennes puissances émergentes » et d’une nouvelle grande puissance, la Chine. Cette mondialisation politique fait logiquement perdre à l’Amérique sa toute-puissance. Bien que toujours la première puissance, l’Amérique doit s’adapter à la pluralité et à la diversité du monde actuel.

Une illustration saisissante toute récente est donnée par les Houthis yéménites bloquant les marines marchandes du monde entier dans le détroit de Bab-el-Mandeb au débouché de la mer Rouge. Un tout petit bloque tous les gros. Après des rodomontades menaçantes, l’Amérique de Trump vient de négocier discrètement un accord avec les Houtis par l’intermédiaire d’Oman.

2. La mondialisation économique

S’ajoute le processus de la mondialisation économique, née avec le capitalisme européen du 16e siècle.

Il y a aujourd’hui davantage d’États, donc davantage de marchands. La multiplication des États a engendré une multiplication des économies compétitives, engendrant ce que l’on appelle la nouvelle division internationale de la production et une transformation complète de la carte des puissances économiques. C’est l’apparition, à côté des vieilles économies occidentales, des puissances « émergentes » asiatiques, latino-américaines, moyen-orientales. C’est l’irruption de la Chine, devenue la seconde économie mondiale.

En conséquence, le monde de la production et du commerce devient de moins en moins occidental. L’Amérique, après avoir dominé la production mondiale avec près de 50 % de celle-ci, est encore largement en tête dans les années 1960 avec 33 % du PNB mondial, précédant de loin l’URSS (15 % du PNB), l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France (5 % pour chaque pays), le Japon et la Chine (4 % pour chaque pays). Aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, le classement des puissances économiques mondiales est bouleversé au détriment des économies occidentales. L’Amérique ne représente plus que 20 % du PNB mondial et la Chine presque autant. Suivent le Japon, l’Allemagne et l’Inde. Le Brésil et la Corée du Sud voisinent avec la France et l’Angleterre.

Cette transformation, même si elle peut évoluer à la marge, est irréversible. Non seulement l’Amérique ne pourra plus produire pour le monde entier, mais elle dépendra désormais nécessairement de ses fournisseurs étrangers, européens, « émergents » ou chinois.

La mondialisation économique crée un monde interdépendant, où chacun dépend de tout le monde. Un smartphone compte près de 300 pièces fabriquées dans plusieurs pays et assemblées dans d’autres pays. La moitié des voitures Tesla est fabriquée en Chine.

À côté de la mondialisation de la production et du commerce, il y a la mondialisation de la finance.

Le financier est indispensable aux entrepreneurs et aux commerçants qui ont besoin de prêts et d’emprunts pour gérer leurs trésoreries au quotidien ou pour procéder à des investissements favorables à pour leur développement.

À partir du 20e siècle, la finance est devenue essentiellement américaine en raison du poids nouveau de l’économie américaine dans la production et le commerce mondial, du dynamisme des grandes banques américaines (Morgan, Citybank, Bank of America, Fargo) et de l’extension de la puissance américaine dans le monde faisant du dollar la monnaie de référence. Le monde financier est encore largement dominé par le capitalisme anglo-saxon, installé à New York et à la City de Londres. L’Amérique continue d’« aspirer » près de la moitié des capitaux financiers de la planète, tant les investisseurs mondiaux sont aimantés par l’économie américaine et, notamment, aujourd’hui, par les champions des nouvelles technologies regroupés dans l’indice boursier du Nasdaq.

Si l’Amérique demeure la première puissance financière mondiale, les banques et les institutions financières américaines sont autonomes dans leur fonctionnement et mondialisées dans leurs clientèles. Elles sont immergées dans le système capitaliste mondial et non pas dans la politique de la Présidence. Leur stratégie n’est pas nationale, mais autonome et mondiale. Elles sont dépendantes des marchés, de Wall Street et de la banque de la Réserve fédérale, mais pas du Président américain.

De plus, l’Amérique est le pays grevé de la plus importante dette mondiale. La dette américaine, liée au déficit commercial du pays engendré par une consommation dépassant largement la production nationale et obligeant à des importations de plus en plus massives, est financée aujourd’hui par l’émission par le Trésor américain d’emprunts d’État jugés très sûrs. Mais ces obligations d’État, ces « bonds », sont achetées dans une large partie par de nombreux acteurs étrangers, telles les institutions françaises pour 300 milliards d’euros et, surtout, les épargnants et institutions financières japonaises et chinoises.

III. L’Amérique est devenue une grande puissance « relative »

Dans ce monde mondialisé où chacun, y compris les petits, défend âprement ses intérêts et pratique un égoïsme national, l’Amérique pèse nécessairement moins.

Dans cette double réalité de la mondialisation en cours – la multiplication des puissances et l’interdépendance économique et financière entre les puissances –, l’Amérique demeure, de loin, la première puissance, politique, militaire, économique, financière, technologique. Mais c’est devenu une « grande puissance relative », un « Gulliver empêtré ». La puissance américaine demeure grande, mais elle s’exerce dans un monde trop mondialisé pour être aujourd’hui ce qu’elle était hier.

C’est ce que l’on a appelé la « fatigue américaine ».

Depuis les années 2000, face à cette « fatigue », chaque président a exprimé la volonté de préserver la primauté américaine. Chacun a eu sa stratégie et son style. Obama prend acte de la nouvelle « relativité » de la puissance américaine et invente une stratégie de contournement de cette « relativité » par une politique de puissance souple et « sélective » destinée à maintenir sans coût excessif une politique de responsabilité globale de l’Amérique. Il se dégage de théâtres jugés secondaires ou trop dangereux (Irak, Syrie, Libye) et il demande aux Européens d’accroître leur propre effort de défense. Mais il reste très actif sur ce qu’il juge être des priorités pour l’Amérique telles la modernisation de la puissance nucléaire américaine, la négociation d’un accord nucléaire avec l’Iran et, surtout, le « pivot » vers l’Asie par la contre-offensive contre la Chine, notamment par un grand accord commercial multilatéral avec les petites et moyennes puissances asiatiques.

Trump, avec le slogan « Make America Great Again », affirme une tout autre stratégie, brutale et unilatérale. Il prétend restaurer une « grande Amérique » par un protectionnisme au profit de ses intérêts économiques et par un nouvel « isolationnisme », qui n’est pas autre chose qu’un « égoïsme impérial » consistant à laisser l’Amérique libre de faire ce qu’elle veut pour satisfaire ses intérêts, sans les contraintes de principe ou les engagements pris avec d’autres à respecter ou à protéger.

IV. Contre le multilatéralisme, pour un nouvel « espace vital » américain

Comme en 2016, au nom de la souveraineté de l’Amérique, Trump sort des « contraintes » de certains engagements internationaux. Il exprime ainsi son mépris pour le multilatéralisme du système onusien et des grands accords multilatéraux. Les principes du droit international sont secondaires, l’ONU est une grande tribune qui peut être utile à l’Amérique pour s’y exprimer. Un point, c’est tout. C’est la réédition des actions du premier mandat avec la sortie immédiate de l’Accord sur le climat, de l’OMS, du Conseil des Droits de l’homme, de l’UNRWA et, au surplus, au nom du réalisme « égoïste », avec la suppression pure et simple de l’USAID, l’organe américain d’assistance internationale et de promotion des valeurs démocratiques.

Trump veut affirmer la puissance de l’Amérique dans le monde actuel, non pas au nom de valeurs démocratiques et de la défense du « monde libre », de « l’Occident », mais pour créer un « monde américain » élargi, un « espace vital » américain. Il a un discours de businessman et de puissance impériale qui oublie, voire méprise peuples et nations. Les trois illustrations en sont le Panama, le Groenland et le Canada.

Le canal de Panama, creusé par les États-Unis sous Theodore Roosevelt, géré par l’Amérique dans le cadre du traité de 1903, est rétrocédé au Panama par Jimmy Carter en 1977. Des sociétés chinoises acquièrent les ports. Sous l’impulsion de l’actuelle administration américaine, le rachat des installations portuaires est effectué par le fonds d’investissements BlackRock. Sur le canal du Panama, Trump a marqué un point face à la Chine.

Le Groenland et ses ressources minières

Le Groenland, une île de 60 000 habitants déjà visée au 19e siècle après l’achat de l’Alaska, a été d’abord un territoire norvégien avant de devenir colonie du Danemark en 1814. Il acquiert partiellement son autonomie en 1979, puis en 2009. Il est devenu une zone stratégique essentielle convoitée par les trois puissances américaine, russe et chinoise, mais c’est l’Amérique qui y est installée avec la base de Thulé. Ce territoire est riche de ressources naturelles très importantes mais jusqu’ici inexploitées, les hydrocarbures, l’uranium, le graphite, le lithium, les terres rares, tous éléments nécessaires à l’Intelligence artificielle et aux nouvelles technologies. Les déclarations répétées de Trump, dont celle du 30 mars, la visite de Donald Trump Junior, fils du président, et d’Usha Vance, épouse du vice-président accompagnée de conseillers et de ministres, ont manifesté la volonté de l’actuelle administration de prendre le contrôle effectif des richesses du Groenland, en faisant fi du Danemark et en pariant sur le futur gouvernement autonome local.

Le Canada agace prodigieusement Trump du fait de son excédent commercial et de l’importante délocalisation industrielle américaine sur son territoire. L’ancienne colonie britannique du Canada est devenue indépendante en 1908. C’est une aberration pour Trump qui déclare : « Notre séparation est artificielle, la seule chose qui ait du sens est que le Canada devienne notre cher cinquante et unième État. »

Face à Trump et à sa politique, comment se comportent les autres puissances, les autres mondes ?

En fait, chacun défend son beefsteak. Et, face à Trump, chacun va le défendre dix fois plus vigoureusement.

On ne sait pas encore si la politique de Trump va accroître la puissance américaine. Ce sera probablement le cas dans certains domaines, comme la maîtrise des terres rares et des métaux stratégiques (accords avec l’Ukraine ou le Groenland) ou le retour d’emplois industriels.

Mais ce qui est visible actuellement est que personne ne va laisser l’Amérique de Trump faire son propre jeu sans réagir, du Canada à la Chine en passant par le Danemark.

V. Trump, la Chine et la bataille du protectionnisme

Trump est obsédé par le déficit commercial américain, jugé « injuste ». Selon lui, trop de produits étrangers entrent sur le sol américain alors que l’Amérique pourrait les produire sur son sol et recréer des emplois industriels.

Après la décision de la taxation de 25 % des voitures étrangères importées, soit la moitié des 16 millions de véhicules vendus aux États-Unis, décision qui frappe surtout le Japon, la Corée du Sud et l’Allemagne, mais aussi les grands constructeurs américains installés à l’étranger, la conférence de Trump du 2 avril a annoncé « le jour de la Libération » : « Ils nous ont tant volé ! ».

C’est le grand retour de la tradition protectionniste américaine, dominante au début du 20e siècle, puis dans l’entre-deux-guerres. Sont annoncés ce jour-là des droits de douane jamais vus depuis les années 1930, imposés à tous les exportateurs vers l’Amérique pour favoriser à terme le « made in America ». Après les 25 % imposés au Mexique et au Canada, 34 % sont imposés à la Chine, s’ajoutant aux 20 % décidés en janvier, 20 % à l’Union européenne, 32 % au Japon et 10 % à tout exportateur (Brésil, Grande-Bretagne).

Mais, coup de théâtre, huit jours après la déclaration en grande pompe du 2 avril, c’est la volte-face de Trump et la suspension pour trois mois des droits de douane réciproques. Cette volte-face est un aveu de faiblesse. Elle illustre de façon spectaculaire la mondialisation financière. Les réactions de la Bourse de Wall Street et du marché des obligations liées aux emprunts d’État américains obligent Trump à se rétracter sur son agenda des droits de douane. Les marchés financiers ont eu raison de Donald Trump.

La bataille du protectionnisme lancée par Trump vise avant tout à faire plier la Chine. Trump, tout comme ses prédécesseurs mais de façon encore plus agressive, veut attaquer de front la puissance économique chinoise en exprimant la volonté d’une sortie de l’économie américaine de sa dépendance vis-à-vis de l’économie chinoise.

Deux objectifs clairs sont déjà affirmés : rattraper le retard sur la Chine en matière de ressources du futur par le rachat des terres rares, dont les ressources du Groenland, et contrer les exportations chinoises par les droits de douane.

Il commence ainsi par définir une politique « dure », destinée à faire céder la Chine sur la relation économique avec l’Amérique, avec l’imposition de 147 % de droits de douane sur les importations chinoises. L’« empire du Milieu » est clairement la principale cible de la nouvelle politique commerciale de Trump.

Suit la riposte « dure », tous azimuts, de la Chine face à l’offensive Trump. Xi Jinping affiche clairement que la Chine ne pliera pas devant l’offensive américaine. La guerre commerciale avec l’Amérique occulte l’actuelle crise économique interne et permet à Xi de renforcer son image de « sauveur de la Patrie ». De plus, la riposte élevée de la Chine installe l’image d’un duel des deux seuls grands de ce monde, ce qui flatte le peuple chinois. La riposte chinoise a été multiple, commerciale, financière, industrielle, technologique. Elle est faite de la taxation des exportations américaines à 125 %, du blocage de l’exportation de certaines terres rares indispensables à l’Amérique, mais également de l’annonce de la production chinoise d’un modèle d’IA compétitive.

Le dirigeant chinois est alors convaincu d’une nouvelle volte-face de Trump. C’est un peu ce qui s’est passé. L’Amérique et la Chine décident, le 12 mai, d’une pause de trois mois de leurs droits de douane respectifs, les 145 % américains et les 125 % chinois, et de s’en tenir pour ces trois mois à 30 % et 10 %. Après leurs premières salves respectives, ils continuent à discuter à Genève. Pour le moment, les deux Grands s’observent.

On a le sentiment que Xi Jinping pratique le « temps long » habituel des Chinois face à l’impatience de l’Américain Donald Trump.

Il y a quarante-cinq ans, la Chine, tout au contraire de la Russie, décide de devenir une grande puissance mondiale par l’économie, alors qu’elle est dénuée d’énergies fossiles (pétrole et gaz). La politique révolutionnaire conçue par Deng Xiaoping, mariant de façon inédite le système autoritaire communiste et l’introduction du capitalisme, est une réussite foudroyante.

La Chine devient la seconde puissance économique mondiale et l’économie la plus dynamique au monde. Tout en continuant à être « l’atelier du monde » pour les produits basiques (articles ménagers, jouets, médicaments de base), elle se tourne très tôt vers la « nouvelle économie » (biotechnologies, robotique, composants informatiques, maîtrise des terres et des métaux rares et stratégiques, technologies des énergies renouvelables, intelligence artificielle).

Lorsque Xi Jinping arrive à la tête du PCC en 2010, il a en tête une claire vision de l’avenir de la Chine. Il adopte la posture d’un « despote éclairé », sa grande différence d’avec un Poutine, « despote non éclairé ». Xi Jinping a commencé à bâtir de façon méthodique la panoplie d’une grande puissance mondiale autour de trois volets. Cette « géoéconomie » est permise par le « trésor de guerre » chinois autour du contrôle des terres rares, du cobalt congolais, de ports européens, d’un « entrisme » économique tous azimuts et des « routes de la soie ». Les 1 000 milliards de dollars d’excédent commercial chinois constituent la base de sa nouvelle puissance. Cette « géopolitique » est centrée sur l’Asie, mais projetée également sur l’Afrique et, maintenant, sur l’Amérique latine et le Moyen-Orient. Sa diplomatie d’influence (« soft power ») vise à promouvoir le modèle chinois comme alternatif au modèle occidental.

Mais on se rend compte à quel point cette double stratégie interne et mondiale repose sur la puissance économique du pays. Être très puissant économiquement permet de développer la société chinoise et d’asseoir la Chine dans le monde.

La politique de Trump est elle une menace existentielle pour la Chine ?

La période précédente a vu un processus de « quasi-fusion » économique entre la Chine et l’Amérique. Cette « quasi-fusion » a été le moteur essentiel de la croissance chinoise de la fin du 20e siècle et du début du 21e. Mais, depuis Obama, l’Amérique a changé complètement sa politique chinoise en réalisant que celle-ci devenait sa principale rivale. En parallèle, Xi Jinping a réorienté la stratégie chinoise vers une diversification de ses marchés dans le monde entier.

Cependant, la Chine produit trop pour son marché intérieur, et ce d’autant plus que la croissance chinoise ralentit sensiblement depuis trois ans et que la consommation stagne. Elle est donc encore plus condamnée à exporter ses produits manufacturés. Or, avant même l’Amérique de Trump, sa stratégie exportatrice très agressive a conduit ces dernières années de nombreux pays, dont l’UE, mais aussi le Brésil ou le Mexique, à chercher à se protéger des importations chinoises.

La politique de Xi Jinping menée depuis 2010, qui repose sur une stratégie à long terme de réorganisation du système économique et politique mondial au profit de la Chine, ne va pas changer du fait de Trump. Il a fixé le cap d’une stratégie mondiale de longue durée, assise sur sa puissance économique et financière, pour asseoir la Chine au milieu du monde.

Cette lutte gigantesque des deux géants mondiaux est le grand défi des années à venir.

VI. Trump, la Russie et la guerre d’Ukraine

Pendant sa campagne électorale, Trump a promis de rétablir une bonne relation avec la Russie de Poutine et de conclure un accord sur l’Ukraine « en 24 heures ». On en est très loin !

En fait, encore une fois, Trump considère le monde comme un grand marché, un business, dans lequel on peut conclure des deals. Il ignore complètement l’histoire des nations, la réalité des peuples, les « passions » des princes qui gouvernent les États.

La Russie est un « grand brûlé » de la mondialisation politique depuis l’implosion de l’URSS de 1991. Depuis trente ans, elle est une grande puissance en crise aiguë.

La Russie connaît la perte non seulement de l’« empire », mais aussi de ce que les Russes appellent, depuis Catherine II, les deux « Russies » : la Biélorussie, la Russie Blanche, et l’Ukraine, la « petite » Russie. S’ajoutent l’effondrement de l’économie accaparée par les oligarques et conduisant à une baisse de 40 % du PIB national, une crise financière humiliante avec une dette ayant placé la Russie sous la dépendance d’experts occidentaux entourant le gouvernement de Boris Eltsine, une profonde crise sociale avec la chute sans précédent du niveau de vie de la population. Au surplus, il y a le choc des deux guerres de Tchétchénie et son cortège d’attentats terroristes meurtriers à Moscou.

À cette faiblesse interne de la nouvelle Russie s’ajoute l’affaiblissement de la puissance extérieure russe avec l’extension de l’Union européenne et de l’OTAN aux portes de la Russie.

Poutine est arrivé au pouvoir en 2000 alors que la « Russie profonde », les administrations restées en place, les services de sécurité et l’Armée, l’Église orthodoxe et la majorité du peuple étaient complètement traumatisés. Surgissent alors les vieux réflexes russes, ceux d’un pays tout à la fois immense et assiégé, sur la défensive, face à un ennemi, l’Occident arrogant, porteur d’une idéologie contraire à « l’âme russe », à ce que les Russes appellent la « voie russe », c’est-à-dire un amalgame d’anti-occidentalisme primaire, de défense d’un conservatisme moral et culturel fondé sur les « valeurs » russes et de références appuyées à la religion orthodoxe.

Cette « Russie profonde » fait surgir et régner Vladimir Poutine selon un scénario bien connu de l’histoire russe : la mise en place d’un nouveau tsar par quelques factions, en l’occurrence les services de renseignement et quelques oligarques, pour sauver la Russie du chaos.

Poutine s’est senti « humilié » par le déclin et la faiblesse de son pays. Il est traité par Obama, dans leur rencontre de 2012, comme un interlocuteur de faible importance, et non pas comme un partenaire d’égal à égal, Obama déclarant que la Russie « est devenue une puissance régionale en perte d’influence ».

Poutine devient « agressif » et veut à tout prix « restaurer » la « Grande Russie ». Convaincu que le monde occidental, animé par l’Amérique, veut dominer le monde, il se lance dans une politique de « restauration » de la puissance russe.

Parce que la puissance russe a toujours été d’abord « territoriale », par l’empire, le restaurateur qu’est Poutine veut récupérer les anciens territoires de la Grande Russie, y compris par la force.

La guerre « hybride » victorieuse de 2008 contre la Géorgie tournée vers l’Occident est sa première « grande revanche ». Après cette victoire, décision est prise en 2014 de mener la guerre d’Ukraine, la « petite Russie ». Dans toute son histoire, l’Ukraine a été un pays frontière, pris entre deux mondes, le monde européo-occidental et le monde russe. Poutine veut absolument éviter que l’Ukraine entre dans le giron occidental de l’UE et de l’OTAN. L’Ukraine devient une obsession, une « écharde » insupportable. Lorsque l’Ukraine se décide à se tourner vers l’Ouest par le projet d’association Union européenne/Ukraine, Poutine fait pression auprès du président ukrainien Ianoukovytch pour obtenir son blocage. Cette décision de blocage de la relation avec l’Union européenne entraîne la révolution du Maïdan de janvier-février 2014. Poutine ne laisse pas faire et décide de répéter en Crimée et dans le Donbass le scénario géorgien de l’opération des « petits bonshommes verts » (action de soldats russes portant des uniformes verts sans éléments d’identification à la Russie).

Cette première guerre d’Ukraine est perçue par Poutine comme une seconde victoire après la Géorgie.

En février 2022, Poutine déclenche la seconde guerre d’Ukraine. Celle-ci est soigneusement préméditée. L’objectif est double : l’occupation de la partie orientale et méridionale de l’Ukraine, la neutralisation des dirigeants ukrainiens et leur remplacement par un gouvernement prorusse.

Cette seconde guerre d’Ukraine a coupé les ponts, économiques et politiques entre la Russie et les pays occidentaux. Elle devient la composante essentielle de la nouvelle « guerre froide » développée par Poutine contre le monde occidental, jugé affaibli et décadent.

Avec le retour de Trump, Poutine considère qu’arrive enfin au pouvoir à Washington un président avec qui il a depuis de longues années une bonne relation personnelle et qui considère la Russie de façon positive.

En effet, la volonté de Trump est bel et bien le rétablissement d’une relation forte, voire privilégiée, avec la Russie de Poutine. Cette volonté est déjà présente en 2016, mais ne trouve pas sa traduction. Trump affirme, dans sa campagne électorale de 2024, sa volonté d’une normalisation de la relation américano-russe, le refus de la condamnation de l’agression russe en Ukraine, sa conviction d’un règlement rapide de la crise ukrainienne par sa relation personnelle avec Poutine.

Le président Trump et le vice-président J.D. Vance attaquent frontalement Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine, devant les caméras de télévision.

Poutine, quant à lui, y voit une occasion inespérée de marquer des points pour atteindre ses trois objectifs primordiaux : la revalorisation du statut mondial de la Russie, la levée des sanctions et une acceptation américaine de sa politique de réintégration de l’Ukraine dans le « voisinage » de la Russie. « On ne veut pas parler que de l’Ukraine avec le président Trump, mais de l’avenir de l’Europe et du monde », vient de déclarer K. Malofeev, conseiller proche de Poutine.

La politique « douce » de Trump vis-à-vis de Poutine devait accompagner un accord de cessez-le-feu sous la forme d’une trêve de 30 jours que Trump était convaincu de « vendre » à Poutine. Trump est un homme pressé. Il veut aller vite. Il pensait signer un accord de paix à Djeddah fin avril.

Mais la politique de Poutine ne change pas, d’autant plus qu’il considère être en position de force du fait de ses gains militaires actuels sur le terrain. Poutine pense pouvoir tirer des avantages de l’attitude conciliante et ouverte de Trump à son égard sans rien céder sur l’Ukraine, une cause vitale pour lui. Poutine joue habilement avec l’impatience de Trump d’une paix rapide. Depuis les rencontres américano-russes de Djeddah de mars, Poutine fait lanterner Trump sur le projet d’un cessez-le-feu prolongé. Il continue les combats en récupérant la poche de Koursk, en grignotant du terrain dans le Donbass, en poursuivant les bombardements urbains et en reprenant les combats dans la zone sud de l’Ukraine.

Poutine a clairement exposé ses conditions d’une paix à l’envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff. Poutine ne veut pas d’un simple cessez-le-feu, qui le désavantagerait actuellement, mais une solution politique définitive sur l’Ukraine qui lui soit favorable et qu’il pense toujours obtenir de Trump. Les objectifs politiques de Poutine sur l’Ukraine n’ont pas changé depuis les origines de la guerre. Il s’agit toujours de la russification de la Crimée et du Donbass, d’un statut de neutralisation de l’État ukrainien et d’un changement de régime à Kiev. Poutine s’est trop engagé sur l’Ukraine pour reculer. Lorsque s’est monté le projet de rencontre entre Ukrainiens et Russes à Istanbul, Poutine a finalement refusé de s’y rendre. C’est une sorte de défi à Trump que Poutine ne semble pas craindre.

Trump pensait mettre fin à la guerre d’Ukraine en quelques jours du fait de sa relation personnelle avec Poutine. Il était convaincu que Poutine allait préférer les avantages d’une coopération économique et politique avec l’Amérique au contrôle d’un petit bout de terre ukrainienne. Le business plutôt que le territoire. Poutine pense qu’il peut gagner sur tous les tableaux, le tableau ukrainien où il est en position de force militaire et le tableau américain où il est convaincu que Trump veut une nouvelle relation avec la Russie.

L’échec d’Istanbul est un échec de la politique de Trump sur le conflit ukrainien. Pour le moment, Poutine n’a rien à faire d’un cessez-le-feu. On verra comment Trump se comportera désormais sur le dossier ukrainien. Il peut très bien s’en dégager complètement. À l’heure présente, il est désemparé, allant jusqu’à dire que la guerre d’Ukraine est une affaire européenne à régler entre Européens. En fait, il a tout simplement négligé les données fondamentales de la géopolitique russe. Il est ignorant de la « longue histoire » et de la culture de la Russie.

VII. Trump et l’Europe : quel avenir pour l’Europe ?

Quant à l’Europe occidentale, elle subit un véritable choc en découvrant qu’elle n’est plus considérée comme un allié, mais presque comme un adversaire.

Il y a une nouvelle approche américaine de l’Europe. Sous la forme d’une triple attaque, idéologique, commerciale et stratégique de Trump et de son administration contre l’Europe occidentale et l’UE. « Elle nous pénalise par son commerce et ses régulations, c’est un adversaire, comme la Chine, mais en plus petit » (J.D. Vance).

Cette triple attaque ouvre trois grands débats.

1. Première attaque : l’identité culturelle européenne

La première attaque américaine contre l’Europe est « idéologique » et porte sur « l’identité culturelle européenne ».

L’Europe occidentale, et plus encore l’UE, est profondément liée à la démocratie libérale classique et à l’État de droit reposant sur la prééminence du droit sur le pouvoir politique et l’autonomie de la justice, ainsi qu’à une certaine conception de l’État, des services publics et des acquis sociaux. C’est tout à l’opposé de la démocratie « illibérale » que Trump est en train de promouvoir.

Le discours de J.D. Vance à Munich le 14 février, dur et agressif, vise à faire la leçon à l’Europe : « À Washington, il y a un nouveau shérif en ville. La plus grande menace qui plane sur le vieux continent n’est ni la Russie ni la Chine, mais le renoncement de l’Europe à certaines de ses valeurs les plus fondamentales, telles l’annulation de l’élection présidentielle roumaine, l’arrestation en Grande-Bretagne d’un militant antiavortement, les pressions régulatrices sur les réseaux sociaux au nom de la désinformation, la peur du peuple, le rejet de certains partis nationaux. » Pour enfoncer le clou, le vice-président J. D. Vance accompagne ce discours d’un soutien affiché au parti extrémiste de l’AfD, à quelques jours des élections législatives allemandes : « La démocratie se fonde sur le principe selon lequel la voix des gens compte, il n’y a pas la place pour un cordon sanitaire. » « Là, nous avons vraiment affaire à une nouvelle ère », déclare à ce moment le nouveau chancelier allemand Friedrich Merz.

L’exception culturelle en Europe est la cible privilégiée de l’administration américaine actuelle. Pour l’UE, la culture n’est pas un bien pas comme les autres, elle doit être protégée et garantie dans sa diversité. Le soutien financier à la création, les quotas de diffusion d’œuvres européennes, l’obligation de financement par les plateformes américaines (Netflix, Disney) de films européens, expriment cette politique culturelle de l’UE. De plus, l’UE a établi une régulation des services numériques par deux directives. Ces régulations sont jugées discriminatoires par la nouvelle administration américaine. L’attaque, au nom des principes de la libre expression et du libre-échange, de la politique européenne de régulation est le fait d’Elon Musk, en février, dans son discours prononcé à Paris sur les « excès de la régulation européenne », avec le soutien des majors hollywoodiennes et de Netflix.

2. Deuxième attaque : le commerce

La deuxième attaque forte contre l’UE porte sur son commerce avec l’Amérique. Pour l’heure, l’UE est taxée de 25 % sur certains produits en attendant de voir la taxation générale suspendue par Trump le 9 avril. Or, le consensus européen n’est pas assuré sur ce dossier. À la différence de la Chine, pour l’UE, mener la contre-attaque sur les droits de douane est difficile du fait de la division entre Européens sur le degré de la réponse à produire face à l’Amérique. Par son attaque commerciale, Trump veut amener les grandes entreprises européennes à s’implanter en Amérique.

L’attaque commerciale de Trump contre l’Europe fait d’autant plus prendre conscience à cette dernière de sa désindustrialisation de masse. Notamment, le retard européen dans les industries stratégiques de l’avenir, dont l’IA, est considérable. La toile de fond actuelle est la stagnation économique de l’Europe du fait de la stagnation de l’Allemagne, premier moteur économique de l’Europe, et du fait du choc persistant du Brexit en Grande-Bretagne. À la différence des autres mondes, américain, chinois, et des « émergents », l’UE est aujourd’hui un monde sans croissance et peu compétitif. Face à Trump, l’Europe va-t-elle organiser la « réanimation » de son économie ?

3. Troisième attaque : la sécurité

La troisième attaque américaine porte sur la sécurité de l’Europe et l’avenir de l’OTAN.

L’Europe a compris qu’elle doit désormais accroître sensiblement ses dépenses militaires tout en comptant moins sur la garantie américaine. La déclaration devant les membres de l’OTAN, à Bruxelles, du secrétaire à la Défense Pete Hegseth sur la priorité américaine en Asie Pacifique est très claire. Tous les pays européens attendent avec angoisse la clarification de la position américaine sur ses engagements en Europe que doit exprimer le président Trump lors du sommet de l’OTAN de fin juin.

Les deux éléments clés sont la confirmation américaine – ou non – de l’engagement d’alliance exprimé par l’article 5 du traité de Washington de 1949 ; et le maintien – ou non – des 100 000 GI’s stationnés en Europe, de l’Allemagne à la Pologne. Le cauchemar européen serait la « dévitalisation » de l’OTAN, c’est-à-dire le maintien d’une « coquille vide » de l’OTAN, formellement maintenu mais sans garantie claire sur l’article 5 ni sur la présence militaire américaine en Europe, alors que l’Europe occidentale doit faire face aux pressions de la Russie de Poutine à l’est de l’Europe, de la Moldavie à la Finlande.

L’OTAN : 100 000 soldats américains stationnés en Europe.

Le débat ouvert sur le transatlantisme et « l’autonomie stratégique » européenne est un grand débat sur fond d’inquiétude à l’égard de la protection américaine. « L’autonomie stratégique européenne », ce concept révolutionnaire exprimé par Macron dès 2017 dans son discours de la Sorbonne, ignoré alors par Merkel et les autres dirigeants européens, revient à la surface du fait du nouveau chancelier allemand. C’est un bouleversement sémantique.

Trouvera-t-il sa traduction politique ? Une première réponse positive est le nouveau programme de financement de la défense européenne lancé par la Commission européenne, avec 150 milliards d’euros de prêts aux États membres, ciblés vers les domaines prioritaires (missiles, drones, cyber). Y aura-t-il la création d’une véritable industrie européenne de défense ? Ou les États européens se contenteront-ils d’acheter des armements américains ? La Pologne et la Grande-Bretagne veulent absolument préserver la relation de défense avec Washington.

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Cette grande dispute ouverte entre l’administration Trump et l’Europe occidentale n’est que l’expression géopolitique de la différenciation de plus en plus profonde entre la société américaine, en train de réévaluer sa vision du monde à partir du repli isolationniste d’une bonne partie de la population, et les sociétés européennes, encore attachées à des valeurs universelles et à un certain modèle social. Mais les partis et personnalités populistes, « trumpiennes », gagnent du terrain en Europe.

Aujourd’hui, l’Europe occidentale est tiraillée entre plusieurs groupes : le groupe tout à la fois pro-Poutine et pro-Trump des « réalistes illibéraux » » (Hongrie, Slovaquie) ; le groupe des sympathisants pro-Trump (Italie de Meloni) ; et le camp « pro-européen » qui connaît une dynamique inédite, animé par la France d’Emmanuel Macron, la Grande-Bretagne de Keir Starmer qui veut rapprocher la Grande-Bretagne de l’UE, et l’Allemagne du nouveau chancelier Friedrich Merz qui a affirmé ses convictions pour une autonomie européenne et veut s’entendre avec la France. Ce troisième groupe est soutenu par la Commission européenne animée par Ursula von der Leyen.

VIII. Trump et les « émergents » en difficulté

Pays dits « émergents ».

Si la Chine a les reins suffisamment solides pour s’adapter et contrer la politique de Trump, les puissances « émergentes », qui forment une composante essentielle du monde mondialisé actuel, sont dans une situation beaucoup plus délicate. Ces pays (Brésil, Mexique, Inde, Vietnam, etc.) doivent leur croissance exceptionnelle de ces dernières années à leurs exportations de marchandises sur les grands marchés mondiaux, dont le marché américain, grâce à la libéralisation des échanges. Leurs excédents commerciaux avec l’Amérique sont vitaux pour leur économie et leur croissance. Bien plus que l’Europe, après la Chine, ce sont les pays du sud en voie de développement qui creusent le plus le déficit américain. Le protectionnisme américain actuel est une menace existentielle pour eux. Ils se défendront avec vigueur – mais chacun pour soi.

IX. Trump et le Moyen-Orient, un monde de nouvelles puissances régionales

Au Moyen-Orient, la mondialisation se traduit par la dynamique en cours des puissances régionales : les quatre « anciennes » (Iran, Turquie, Israël, Arabie saoudite) et les deux nouvelles (Émirats arabes unis, Qatar). Entre elles, de façon classique, il existe des rapports de conflit, de concurrence ou de coopération.

Moyen-Orient : les puissances régionales.

1. Trump et les monarchies du Golfe

La « Vision 2030 » de l’Arabie saoudite, définie en 2016 par le prince héritier Mohamed Ben Salman (MBS), après la période erratique des engagements politiques et guerriers au Liban, en Syrie, au Yémen, contre l’Iran, exprime la volonté du prince d’un développement post-pétrolier de l’Arabie saoudite par une économie diversifiée, une société ouverte et la création d’un grand marché régional. Il y a donc une forte concordance entre la vision saoudienne de MBS et la politique de Trump. Il n’est pas étonnant que le premier voyage à l’étranger de Trump ait été le Golfe. Une même approche du développement économique de la région et de la pacification des conflits, du « business plutôt que la guerre », réunit les deux hommes. Ce voyage est fort intéressant en ce sens qu’il célèbre avec éclat et faste l’entente entre Trump et les monarchies du Golfe (Arabie, Qatar, et Émirats), les nouveaux grands alliés de l’Amérique dans la région sur fond de business et de coopération sécuritaire, davantage, semble-t-il, qu’Israël.

2. Trump et l’Iran

Surprenant tout son monde, après avoir considéré l’Iran comme un diable durant son premier mandat, Trump a ouvert une grande négociation avec l’Iran sur le nucléaire et l’économie. Elle porte sur le deal suivant : l’arrêt de la poursuite du programme nucléaire militaire, déjà très avancé, contre la levée des sanctions et l’ouverture de l’Amérique à l’Iran. Mais ce projet a toujours rencontré une opposition de la part de Netanyahu, qui se refuse à admettre la possibilité d’une normalisation entre l’Iran et le monde occidental. La décision surprise de ce dernier d’enclencher une guerre préventive contre l’Iran la veille du dernier round des négociations américano-iraniennes voulues par Trump illustre parfaitement notre nouveau monde mondialisé dans lequel une puissance moyenne peut damer le pion à une grande puissance pour défendre ses intérêts. Israël est devenu aujourd’hui l’un des « patrons » de la région du Moyen-Orient, tout autant que l’Amérique.

3. Trump et le conflit israélo-palestinien

Le cours actuel de ce conflit est une autre illustration du leadership régional d’Israël et de l’impuissance relative de l’Amérique. Trump avait promis le retour de la paix à Gaza. Il avait obtenu en janvier, sous la pression, l’acceptation par Netanyahu d’un cessez-le-feu. Mais ce dernier a rompu le cessez-le-feu en mars, à la fin de la première phase de l’accord. Aujourd’hui, la politique américaine est dans l’incertitude totale après les suggestions farfelues sur l’avenir de Gaza en « riviera ». Comme avec Poutine, Trump est aux prises avec les « passions » régionales, notamment celles de Netanyahu et de ses alliés extrémistes, ainsi que celles du Hamas. Que veut – et, surtout, que peut vraiment – Trump dans le conflit israélo-palestinien ? À l’heure actuelle, il est coincé entre l’alliance stratégique que l’Amérique a établie avec Israël et sa vision régionale d’un Moyen-Orient, zone de paix propice au business.

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Ainsi la situation actuelle exprime-t-elle parfaitement la réalité de notre monde. L’Amérique devenue grande puissance « relative » veut retrouver sa puissance antérieure mais se heurte à un monde de multiples puissances, petites, moyennes et grandes, et à un monde où chacun dépend structurellement des autres économies mondiales – en affichant que ce n’est pas le cas.

La Russie, « grande brûlée » de la mondialisation depuis le bouleversement de 1991 par la perte de son empire, toujours en crise, faible économiquement mais restée forte militairement, combat par les moyens qu’elle connaît le monde occidental et se demande comment profiter du « moment Trump ».

La Chine, en pleine ascension malgré la récession actuelle, est déterminée à poursuivre son essor et à contrer les assauts américains.

Pour une quinzaine de puissances « émergentes », il est vital de sauvegarder croissance économique et exportations.

Enfin, l’Europe occidentale s’interroge sur son avenir face à la politique de Trump et à celle de Poutine, tandis que sociétés et gouvernements européens sont tiraillés entre pro-Poutine et anti-Poutine, pro-Trump et anti-Trump.

Chacun, aujourd’hui, s’interroge sur son propre destin et ses propres forces. Mais il est certain est que Donald Trump, tout président des États-Unis qu’il soit, même s’il réussit quelques coups et fait de bonnes affaires pour l’Amérique, ne sera pas le démiurge, le « fabricant » de notre monde – même s’il prétend obstinément le contraire.

La vision du monde de Trump d’un règlement des conflits par un art du « deal » pro-business apparaît incompatible avec les réalités géopolitiques et géoéconomiques de notre monde actuel. Peut-être faudra-t-il regarder l’avenir prochain sous l’angle de cette incompatibilité.

Jacques Huntzinger

Le 17 juin 2025.

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