2025, bilan d’un quart de siècle

Qu’est-ce que notre monde de 2025 ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord rappeler d’où l’on vient.

Le monde du 20e siècle a connu deux moitiés fort différentes.

La première moitié du 20e siècle a été la fin d’un monde, celui de « l’Europe monde » qui avait émergé au 15e siècle et duré jusqu’à la fin du 19e siècle. Ce sera une période de désordre profond, une période « hobbesienne ».

Thomas Hobbes est ce philosophe anglais du 17e siècle, auteur du Léviathan, marqué par la guerre civile, la révolution anglaise, la décapitation du roi Charles Ier et l’avènement de la République de Cromwell. Il décrit la société comme un état sauvage et violent, sans règle aucune, dans lequel l’homme est un loup pour l’homme (« homo homini lupus »).

Il a toujours existé dans la vie internationale des périodes de désordre, des périodes « hobbesiennes ». Le Haut Moyen Âge européen, cette période du 5e au 8e siècle qui a suivi la chute de l’Empire romain, a été l’ère des royaumes barbares, marquée par une anarchie totale, l’absence de règles et le déchaînement d’une violence extrême.

La première moitié du 20e siècle est « hobbesienne ». L’entrée des puissances européennes dans la Première Guerre mondiale, totalement meurtrière et suicidaire pour l’Europe, le chaos et la tragédie qui s’ensuivent dans les années 1920-1930 marquées par l’addition d’une crise économique majeure, le poids des puissances autoritaires et révolutionnaires – la Russie bolchevique, l’Italie fasciste, l’Allemagne nazie, le Japon impérial –, la faiblesse des démocraties vainqueures de la guerre et garantes des traités de paix, l’isolationnisme égoïste de la nouvelle grande puissance qu’est l’Amérique, conduisent à la Seconde Guerre mondiale et à la Shoah.

Tout à l’inverse, la seconde moitié du 20e siècle est une période positive d’un monde organisé, pacifié, coopératif.

Ce monde est fait d’une cinquantaine d’États. Il est dopé par la croissance économique et les « trente glorieuses ». Il s’organise par un système multilatéral voulu par l’Amérique de Roosevelt après l’échec de Wilson de 1919, reposant sur le système des Nations unies, un réseau d’organisations internationales recouvrant l’ensemble du champ des activités humaines (Banque mondiale, FMI, règles commerciales du GATT, OMS, OACI, FAO, PAM, Unicef, Unesco). Ce monde est clivé par un système bipolaire fait de l’affrontement de deux blocs « idéologiques » dirigés par l’Amérique et la Russie soviétique. Après la crise de Cuba de 1962, s’établissent les règles de la « détente », destinées à éviter la guerre et à limiter la course aux armements nucléaires, au point que l’on parle d’un « condominium ».

En réalité, le monde des années 1950-2000 est un monde largement occidentalisé, dominé par les valeurs occidentales et l’Amérique, vainqueure des deux grands conflits mondiaux d’Europe et d’Asie et devenue une « hyperpuissance ». L’Amérique est alors le « gendarme » du monde, en Amérique latine, en Europe par l’Otan, dans le monde entier par les GI’s et les multiples flottes de porte-avions, par son poids dans les agences onusiennes, dont le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, par l’USAID, par Hollywood et le Coca-Cola. Le parachèvement de cette domination occidentale est la chute du mur de Berlin et de l’Union soviétique dans les années 1989-1991, lesquelles donnent crédit à la prédiction de Francis Fukuyama sur « la fin de l’histoire », l’avènement mondial de la démocratie et d’un monde pacifié et harmonieux.

Or, en cette fin du premier quart du 21e siècle, on doit bien constater que l’on est entré de nouveau dans une période « désordonnée ». Notre monde actuel est un monde qui a détruit l’ordre précédent et n’a pas encore construit un nouvel ordre.

Notre monde actuel est, en premier lieu, un monde mondialisé, éclaté entre des centaines d’acteurs. C’est un monde fragmenté, donc un monde « individualiste » et « égoïste ».

En second lieu, c’est un monde dominé par trois grandes puissances en crise, l’Amérique, la Russie et la Chine, et, de ce fait, incapables de bâtir un ordre mondial.

Enfin, il est constitué d’une Europe aux prises avec de grands défis existentiels, sa solitude stratégique et l’affaiblissement de son économie.

I. Un monde éclaté

C’est le résultat de la mondialisation.

1. Le passage de 50 États à 200 États

Par la décolonisation et la chute des empires, notamment l’Empire soviétique, nous avons assisté à la consécration mondiale de l’État souverain. Aujourd’hui, il existe près de 200 États, petits, moyens ou grands, forts ou faibles, compétitifs ou instables, mais tous « individualistes ».

A. Un monde « égoïste »

Quelques illustrations…

La Turquie, autrefois membre fidèle de l’Otan et candidate à l’entrée dans l’Union européenne, est devenue foncièrement « individualiste », mange à tous les râteliers en fonction de ses intérêts propres, tantôt avec la Russie pour le pétrole, tantôt contre la Russie sur l’Azerbaïdjan, tantôt avec l’Amérique où elle courtise Trump sur la gestion de Gaza, tantôt avec les Arabes, tantôt avec Israël.

L’Inde, autrefois gérée par l’humanisme de Gandhi et de Nehru, pays coleader du mouvement des non-alignés, est aujourd’hui nationaliste, égoïste et opportuniste, pratiquant un jeu complexe entre la Russie, son allié traditionnel, la Chine et l’Amérique, son nouveau partenaire.

Chypre et Malte, bien que membres de l’Union européenne, sont des pays refuges de l’argent sale des mafias et des oligarques russes.

Le Luxembourg et l’Irlande défendent mordicus leurs paradis fiscaux contre l’harmonisation fiscale européenne.

On peut encore citer les égoïsmes industriels français et allemand sur le projet d’avion de combat futur et dans le domaine spatial.

Il y a l’égoïsme d’Israël dans son oubli du peuple palestinien, mais également l’égoïsme des États arabes, notamment des monarchies du Golfe, dans leurs jeux ambigus à l’égard des Palestiniens et dans leurs projets d’avenir régional.

Il y a l’égoïsme naissant de la Corée du Sud, autrefois un simple allié dépendant de l’Amérique, aujourd’hui une puissance économique de premier rang dans le domaine des semi-conducteurs avec TSMC et le développement de l’intelligence artificielle, et bien décidée à en profiter.

Il y a encore le nouvel égoïsme d’un Japon de plus en plus nationaliste, illustré par l’actuelle Première ministre, Sanae Takaichi.

Nous sommes entrés dans un monde anarchique du « chacun pour soi », dans un monde où chaque puissance, ancienne et nouvelle, petite ou grande, se bat par tous les moyens pour défendre son identité, sa propre sécurité, sauver son économie ou la développer dans un marché mondial élargi et ultra compétitif. L’individualisme des peuples et l’égoïsme des princes engendrent crispation, rejet de l’autre, peur de l’avenir.

B. Un monde fragile

La mondialisation a conduit à notre monde composé d’une quarantaine d’États faibles ou « faillis ».

Il y a aujourd’hui une multitude d’États économiquement et socialement dégradés, politiquement décomposés, générant de multiples conflits de « basse intensité » : guérillas, luttes de gangs et de chefs de guerre, de clans et de tribus, guerres civiles permanentes.

C’est Haïti, où, à la tyrannie meurtrière du clan Duvalier, a succédé la guerre des gangs paramilitaires.

En Afrique, il y a la Somalie, formée de clans et de sous-clans animés par des seigneurs de guerre, dont le chehab islamiste djihadiste, ayant conduit à l’effondrement de l’État et à une guerre civile toujours en cours faisant 500 000 morts. Il y a le Soudan, constitué de deux populations arabo-musulmane et noire chrétienne, riche de pétrole, d’or et de terres fertiles, un pays fragile et convoité, ayant connu une vingtaine de coups d’État et une succession de guerres civiles, le conflit meurtrier et génocidaire du Darfour entre 1987 et 2020 entre les Fours et les autres tribus noires du sud-ouest et le gouvernement somalien d’Omar el-Bechir, la sécession en 2011 du Soudan du Sud peuplé de tribus africaines chrétiennes, classé dernier pays du monde en termes d’indice de développement humain (IDH), la seconde guerre du Darfour actuelle entre les groupes militaires rivaux ayant tous participé aux massacres du Darfour. Les États sahéliens – Mali, Burkina, Niger, Tchad –  sont tous également en déliquescence.

Au Moyen-Orient, le Yémen est un État failli, dans lequel les tribus du nord, dominées par les tribus chiites houtis, soutenues par l’Iran, délaissées après l’unification du pays en 1990, ont organisé leur rébellion et contrôlent la moitié du pays.

En Asie, le Sri Lanka est très affaibli par la longue guerre civile menée par les « brigades du tigre » séparatistes tamouls.

C. Un monde aux prises avec « le choc des civilisations »

Il existe une « grammaire des civilisations », déjà analysée par l’historien grec Hérodote, décrite par le grand historien Fernand Braudel dans sa Grammaire des civilisations (1963), reprise par l’universitaire américain tant décrié Samuel Huntington dans son livre Le Choc des civilisations (1996), et relayée récemment par Régis Debray.

Chaque peuple a son histoire, sa culture, ses traditions religieuses. Et l’avènement de tous les peuples dans le concert mondial a généré de nombreux « conflits civilisationnels ».

L’hindouisme nationaliste d’une bonne partie de la société indienne, exploité par Modi, la turquicité développée dans la société turque, l’africanisme militant d’une partie des sociétés sahéliennes et de leurs dirigeants, l’islam radical du salafisme et du djihadisme ont engendré les conflits antimusulmans en Inde, la politique agressive d’Erdogan, le rejet antifrançais en Afrique noire, le djihadisme sunnite tchétchène, celui d’al-Qaida, de Daech, l’islamisme radical chiite qui triomphe dans la révolution iranienne de 1979… La Russie traumatisée de 1991 retrouve ses racines orthodoxes, chantées de concert par Poutine et le patriarche Kirill, l’Amérique inquiète de son déclin puise dans l’évangélisme et le millénarisme et élit Donald Trump. De ce point de vue, le 21e siècle est pleinement « religieux », empli de sacré.

D. Un monde instable et violent

Trois types de conflits agitent le monde aujourd’hui : des guerres régionales, des guerres économiques mondiales, des « nœuds de tension » mondiale.

a. Des guerres régionales

Un monde qui a fait accéder à l’indépendance presque tous les peuples de la Terre a créé de ce fait une multitude de foyers d’instabilité. Au sein des différents théâtres régionaux, de multiples conflits « locaux » ont explosé, liés à des problèmes de « voisinage » :

– En Europe, après les conflits balkaniques liés à l’éclatement de la Yougoslavie, il y a eu la guerre Arménie-Azerbaïdjan liée au Haut-Karabakh revendiqué par les deux États.

– En Afrique, les guerres sahéliennes opposent les populations noires aux Touaregs, aux Peuls et aux mouvements djihadistes, tandis que la guerre des Grands Lacs voit s’affronter le Rwanda et le Congo Zaïre sur des territoires riches de minerais précieux.

– Les guerres du Moyen-Orient sont liées à deux situations : le conflit israélo-palestinien (une « guerre de cent ans ») et la révolution islamique iranienne de 1979, porteuse de conflits successifs avec les voisins arabes et israéliens.

– En Asie, se poursuit le conflit entre Inde et Pakistan sur le Cachemire, et s’est rouvert le conflit entre Thaïlande et Cambodge lié à un vieux contentieux frontalier dans la zone des temples d’Angkor.

b. Les guerres économiques mondiales

La mondialisation économique crée un monde ultra compétitif, une compétition sauvage et désordonnée.

Le premier signe en a été la décision de Nixon en 1971 de « bousiller » unilatéralement le système monétaire mondial en dissociant le dollar de l’or. La Chine s’est mise dès les débuts de son développement à mener une guerre commerciale de haut niveau par ses « mauvaises pratiques » commerciales et ses menées industrielles agressives. Le Canada et le Mexique ont tout fait pour attirer vers eux les entreprises américaines, ce qui a conduit l’Amérique à se montrer à son tour agressive et hostile. La période du Covid a traumatisé le monde occidental qui a découvert sa dépendance à la Chine pour les produits pharmaceutiques de base.

En ce premier quart de 21e siècle, deux grandes guerres économiques se déroulent sous nos yeux. La première est la guerre qui met aux prises la Chine et le monde occidental, Amérique et Europe. La seconde, fruit de la première, est la guerre commerciale et industrielle déclenchée par l’Amérique contre tous les autres mondes compétitifs, Chine, puissances émergentes, Europe occidentale.

c. Les nœuds de tension mondiale

Les « nœuds de tension » mondiale sont les situations conflictuelles susceptibles de dégénérer et de devenir des conflits élargis régionaux, voire mondiaux. Aujourd’hui, il existe trois « nœuds » : la guerre d’Ukraine, l’Iran, Taïwan.

E. Un monde « régionalisé »

Notre monde est fait de nouveaux pôles de puissance et de théâtres régionaux.

Le concept nouveau de « Sud global » n’a pas de substance et le club des BRICS non plus.

Le « Sud global » est une expression apparue après la guerre d’Ukraine pour évoquer les pays « neutres », ne voulant pas choisir entre Kiev et Moscou. Il s’agit d’un groupe totalement hétérogène de puissances très différentes, ayant chacune ses intérêts propres et sa politique, liées aussi bien à la Russie et la Chine qu’à l’Amérique. On est très loin de la conférence de Bandung et du mouvement des non-alignés. C’est un monde très individualisé !

Quant aux BRICS, il s’agit d’un groupe créé en 2009, dans la foulée de la crise financière et de la création du G7, formé de 5 pays (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et élargi depuis lors à l’Arabie, l’Égypte, les Émirats, l’Éthiopie, l’Iran et l’Indonésie. Il n’existe aucune unité stratégique ni aucun lien substantiel permanent entre ces puissances, trop différentes les unes des autres pour définir un monde commun, sauf pour revendiquer face aux puissances occidentales, notamment, l’ouverture des marchés occidentaux à leurs produits ou l’effacement de leur dette financière. Le sommet de Rio de juillet 2025, sans Poutine ni Xi Jiping, a été un sommet vide.

En revanche, en ce premier quart de 21e siècle, se sont formés des régions ou des théâtres composés de puissances anciennes et nouvelles, dont les principaux sont les suivants :

– le théâtre latino-américain dominé par le Brésil et l’Argentine,

– le théâtre de l’Afrique australe, dominé par l’Afrique du Sud, le Nigéria et le Rwanda,

– le théâtre du Moyen-Orient où évoluent six puissances régionales : Turquie, Iran, Israël, Arabie Saoudite, Qatar, Émiratis, Égypte,

– la région indopacifique, composée de plusieurs strates historiques : les « vieux » États devenus des puissances régionales (Inde, Japon, Amérique, présente en Asie depuis le 19e siècle, Chine devenue à la fin du 20e siècle la grande puissance de la région) ; les « dragons » asiatiques apparus à la fin du 20e siècle (Singapour, Taïwan, Corée du Sud) ; un État « paria » devenu puissance nucléaire (Corée du Nord) ; et deux toutes nouvelles puissances (Australie et Indonésie).

F. Un monde éloigné du multilatéralisme

Notre monde actuel s’est éloigné de la gouvernance mondiale bâtie en 1945 pour revenir à l’unilatéralisme et au bilatéralisme. L’agression russe de l’Ukraine, le fonctionnement très aléatoire du Conseil de sécurité, la mise en pratique timide des engagements climatiques de l’Accord de Paris sur le climat, révélée par les COP successives et conduisant vers un réchauffement de + 3,1 °C, l’Amérique de Trump sortant de l’Unesco et de l’OMS, supprimant l’USAID et ses 40 milliards de dollars de budget qui représentaient 45 % de l’aide humanitaire mondiale, la marche arrière de nombreux États vis-à-vis de la Cour pénale internationale, le non-respect du droit humanitaire international dans la guerre de Gaza, tout cela montre qu’aujourd’hui, « l’égoïsme » des États mine le multilatéralisme bâti au 20e siècle.

2. La multiplication des acteurs non étatiques

Notre monde actuel n’est pas fait seulement de 200 États. Il est marqué par la prolifération des acteurs non étatiques : firmes multinationales, dont les GAFAM, grandes mafias, mouvements terroristes, ONG, personnalités telles un Jean-Paul II ou une Greta Thunberg. internet l’a transformé en un « village planétaire ».

A. Les GAFAM

Les « big five » (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ont été fondés à la fin du 20e siècle, au moment de la nouvelle révolution industrielle que fut l’apparition du numérique. Ces entreprises n’ont jamais été aussi puissantes ! Elles pratiquent toutes le système de l’intégration verticale, allant de leur cœur de métier à toutes les applications, contenus et réseaux connexes :

– Google, devenue Alphabet, dirigée par Pichai Sundararajan, est un moteur de recherche pratiquement monopolistique, notamment par ses applications Google Maps, Google Play, YouTube, Gmail et Android.

– Apple, la « pomme », créée par Steve Jobs, produit des matériels « grand public » (ordinateurs Mac, iPhone, iPad, Apple Watch, logiciels).

– Facebook, devenue Meta, développée par Mark Zuckerberg, 3e fortune mondiale, est l’entreprise phare des réseaux sociaux (Facebook, Instagram, WhatsApp).

– Amazon, créée par Jeff Bezos, à l’origine un réseau de vente à distance de livres devenu le leader du commerce mondial en ligne, se lance notamment dans les activités aérospatiales (Blue Origin), la production cinématographique et la presse (rachat du Washington Post).

– Microsoft, la création de Bill Gates, domine le domaine des ordinateurs personnels, produit logiciels et systèmes d’exploitation des ordinateurs (MS-DOS, Windows, Office, etc.), consoles de jeux, tablettes, réseau social (LinkedIn), clouds, etc.

Chacune de ces entreprises pèse près de 200 milliards de dollars. Toutes ensemble règnent sur une partie du monde actuel, dominé par le numérique.

La fondation de Bill Gates, fondateur de Microsoft, a investi 100 milliards de dollars depuis 2000 dans la santé. Elle est devenue la plus grande organisation caritative mondiale, avec un budget dépassant celui de l’OMS. Il est reçu comme un chef d’État par les gouvernements, notamment en Afrique où il a éradiqué la poliomyélite et maîtrisé le sida.

B. Le « village planétaire »

Le bouleversement de notre monde s’accompagne de la création du « grand village planétaire ». La scène mondiale a vu l’explosion des grands systèmes médiatiques, d’abord avec le « système CNN », puis avec internet et les réseaux sociaux, lesquels ont transformé en partie notre monde en un « espace liquide » non contrôlé par les États. Dans ce monde, tout un chacun peut devenir un « héros mondial » : le terroriste qui s’immole à la face du monde ou la personnalité charismatique qui influence les foules. Les « printemps arabes » de 2011 n’auraient pas eu lieu sans internet et les réseaux sociaux. Et les régimes autoritaires, Chine et Russie notamment, n’ont de cesse de chercher à contrôler internet dans leur société.

Notre monde répond bien à la formule arithmétique des 200 + 2000 : 200 États et 2 000 acteurs non étatiques qui font que le monde actuel est « liquide », « poreux ». Mais il reste dominé par quelques grandes puissances.

II. Un monde dominé par trois grandes puissances en crise

Le monde de la seconde moitié du 20e siècle avait un patron : l’Amérique. Le monde était bipolaire, certes, mais il était dominé par une « hyperpuissance », forte de son économie, de sa puissance militaire, de ses alliances dans le monde entier, de sa culture mondialisée. L’Amérique était une puissance « universelle », le vrai « gendarme » du monde. Elle était la défenseure et la propagatrice universelle de la démocratie, dont on pensait après 1991 qu’elle était devenue à son tour « universelle ».

Aujourd’hui, renversement total, le monde est dominé par trois grandes puissances qui sont toutes en crise. L’Amérique, la Russie et la Chine sont trois « Gullivers empêtrés ». Mais les trajectoires de ces trois puissances sont très différentes.

1. L’Amérique, la grande puissance « relative »

L’Amérique est en crise de leadership.

Derrière Trump, il y a la crise américaine qui a éclaté au début du 21e siècle. En réalité, Trump ou pas Trump, l’Amérique n’est plus l’hyperpuissance qu’elle a été ! La puissance américaine demeure très grande, la plus grande mondialement, mais elle s’exerce dans un monde trop mondialisé pour être aujourd’hui et demain ce qu’elle était hier.

L’Amérique surpuissante et hégémonique a commencé à vaciller et à douter d’elle-même après les multiples claques reçues : la débâcle du Vietnam, l’humiliation de la prise d’otages de Téhéran, le choc du 11Septembre 2001 et de la chute des tours, l’échec piteux du bourbier irakien de 2004, l’enlisement en Afghanistan ; et, chez elle, les friches industrielles, la crise financière et économique des subprimes sous Obama, le déferlement des produits chinois. Elle est devenue une grande puissance « relative », car son « imperium » n’est plus total.

Et c’est la fin de « l’hyperpuissance » qui est à l’origine de la poussée égoïste et populiste actuelle de l’Amérique. Cette crise a produit le retour de l’isolationnisme – autre nom de l’égoïsme impérial – et d’une politique de puissance unilatérale. Car quand un « grand » est égoïste, il est forcément impérial.

L’Amérique a progressivement quitté son habit de « gendarme du monde ». Obama a amorcé le mouvement par son abstention lors de la première guerre d’Ukraine en 2014 et par l’abandon des « lignes rouges » en Syrie en 2015. Trump a suivi ce mouvement dans son premier mandat par l’abandon du multilatéralisme et de la coopération internationale. Et Biden, en Afghanistan et dans sa timide assistance militaire à l’Ukraine, a plus ou moins poursuivi cette nouvelle ligne d’un « retrait » sélectif américain.

Restaurer la puissance économique de l’Amérique a été l’objectif de Biden, avec son plan « protectionniste » d’investissement dans le domaine des énergies renouvelables qui accordait des subventions aux entreprises investissant en Amérique et achetaient américain.

L’objectif premier de Trump II est le slogan « MAGA », « Make America Great Again ». Cette obsession de « L’Amérique d’abord » est présente chez lui dans les années 1990, lorsqu’il exprime sa nostalgie de « l’âge doré » (« Gilded Age ») de la fin du 19e siècle, sous la présidence de McKinley, d’un capitalisme flamboyant protégé par le protectionnisme. Aujourd’hui, toute sa politique vise à refaire de l’Amérique la principale puissance mondiale aux dépens du reste du monde et contre l’ambition chinoise. Il s’agit de protéger l’Amérique des concurrences néfastes et d’attirer les capitaux étrangers de façon à réindustrialiser l’Amérique dans tous les domaines perdus ou manquants (acier, automobiles, puces, etc.). D’où le grand retour à la guerre commerciale par le protectionnisme défensif et la fixation de droits de douane personnalisés, à l’inverse du principe de non-discrimination, pierre angulaire de l’OMC. Trump a réussi à imposer, provisoirement, sa vision nationale et isolationniste du commerce mondial.

Le trumpisme peut-il tenir ses promesses ? Trump est fort avec les « faibles », telles l’Union européenne ou l’Amérique latine, mais il est faible avec les « forts », comme dans le rapport actuel à la Chine de Xi Jiping.

Enfin, quid de Trump et du « trumpisme » ? L’avenir de l’Amérique appartient-il désormais au populisme isolationniste ?

Il faut le dire, Trump voit le monde comme une bonne partie de la société américaine le voit : un monde « étranger » dans lequel il faut défendre les intérêts américains. Trump est en désaccord avec les Démocrates et une partie de sa population sur la façon de gérer la démocratie et les institutions, mais il est en accord avec la majorité de la société américaine actuelle sur son rapport au monde. Avec le départ de Biden, c’est la fin d’une génération politique, celle de la guerre froide et de l’affrontement des deux mondes – le monde « libre » protégé par l’Amérique et le monde communiste –, et c’est l’avènement d’une nouvelle génération politique, dont James D. Vance est un porte-parole. L’Amérique de demain pratiquera peu ou prou l’engagement sélectif dans ses rapports au monde au nom de ses intérêts propres.

2. La Russie, une grande puissance brûlée : « l’ours blessé »

La Russie traverse une crise d’identité, car elle est la grande victime de la mondialisation.

A. Derrière Poutine, la crise profonde de la Russie

La Russie, après avoir amorcé un processus démocratique avec Gorbatchev, a plongé dans une crise profonde dont l’issue a été la démission de Gorbatchev, l’explosion des nationalités anciennes et nouvelles, la disparition des deux empires russes, celui de l’Europe orientale du Pacte de Varsovie construit après Yalta et celui de l’Union soviétique bâtie en 1917 sur l’Empire russe tsariste. Ce bouleversement de 1989-1991 a eu trois conséquences essentielles : la perte par la Russie de son statut de grande puissance mondiale partenaire de l’Amérique, l’amputation de l’ancienne Grande Russie tsariste, le choc de l’arrivée de l’Union européenne et de l’Otan à ses portes. Trois chocs d’ordre géopolitique, territorial et culturel.

Alors, à l’aube du 21e siècle, la Russie en est revenue à ses « fondamentaux ». Après la démission d’Eltsine, le « tsar ivrogne », la nomenklatura, les « services » de sécurité, l’armée et quelques oligarques ont favorisé la mise en place de Poutine. On a assisté au retour du concept de « l’âme russe », construit par Dostoïevski et Tolstoï, théorisé dans le concept de « monde russe » (« Rousski Mir ») et actualisé par Alexandre Douguine, interlocuteur privilégié de Poutine, théoricien nationaliste « vieux croyant » et anti-occidental.

La Russie, en ce 21e siècle, est devenue une grande puissance descendante, donc dangereuse, tel un « ours blessé ». La Russie est redevenue une Russie défensive, arcboutée sur son histoire et sur son grand combat éternel livré contre l’agresseur de l’ouest : l’Empire carolingien, l’Empire polono-lithuanien et la Suède, l’Europe des Lumières du 18e siècle, l’Europe libérale du 19e siècle et l’Europe démocratique du 20e siècle.

La doctrine de « l’étranger proche », formulée sous Eltsine par Primakov au moment des guerres de Yougoslavie des années 1990, a été la toute première manifestation d’une volonté de retour aux « fondamentaux » russes. Le débat historique entre l’occidentalisme et la slavophilie, ouvert sous Pierre le Grand au 17e siècle, s’est rouvert aujourd’hui avec Poutine, grand admirateur de Pierre le Grand.

L’ancien ambassadeur de France à Moscou Pierre Lévy analyse la « pathologie post-impériale » de la Russie avec l’image des « trois poupées russes » : la petite poupée ukrainienne, la moyenne poupée de l’Europe et de l’Otan, la grande poupée de l’occidentalisation du monde.

B. Le retour de la guerre

Fort logiquement, cela conduit au discours poutinien du conflit civilisationnel entre les deux mondes : le « monde russe » défenseur des valeurs traditionnelles et le monde occidental décadent et agressif constitué de l’Amérique et de l’Europe occidentale, de l’Union européenne et de l’Otan.

Cette analyse fonde l’entreprise guerrière lancée par la Russie de Poutine. Ce dernier se lance alors dans trois guerres.

La première est une guerre idéologique, « civilisationnelle », contre le monde occidental, lancée à Munich en 2007. Cette nouvelle guerre froide prend la forme de politiques de déstabilisation par le soutien des forces extrémistes européennes, les ingérences électorales ou encore les déprédations anonymes de monuments juifs ou musulmans.

La deuxième est une guerre chaude, ouverte. Elle a été amorcée en Géorgie en 2008 après la décision du nouveau gouvernement géorgien, établi au lendemain de la « révolution des roses », d’adhérer à l’Union européenne et à l’Otan ; et elle a été répétée contre l’Ukraine en 2014 et 2022.

La crise ukrainienne résulte de l’échec du projet russe d’Union eurasienne et de l’avancée du processus d’association à l’Union européenne mené par le gouvernement ukrainien. L’Ukraine a choisi l’Occident, et non pas la Russie.

Poutine décide alors de faire la guerre à l’Ukraine, de façon hybride en 2014, puis de façon ouverte et massive en 2022. Ce faisant, la Russie veut garantir son influence sur son « étranger proche », de façon à éviter l’extension géographique de l’Europe démocratique et à protéger le régime autoritaire russe. Il s’agit à la fois d’une guerre territoriale et d’une guerre « civilisationnelle », une guerre « existentielle » pour la « Russie éternelle ».

Poutine a rouvert le chemin de la guerre sur le continent européen. C’est un événement considérable ! Quel est l’avenir de la guerre d’Ukraine ? Depuis l’échec de l’opération surprise de février 2022, la guerre d’Ukraine est devenue une longue guerre d’usure et de grignotage territorial. C’est une guerre à moitié gelée, du fait de l’incapacité des deux protagonistes à effectuer des avancées majeures et des batailles décisives.

Cette guerre va durer. Poutine ne déviera pas. Il veut absolument gagner cette guerre et ramener l’Ukraine dans le giron de la Russie. Mais elle coûte de plus en plus cher à la Russie, du fait du surrégime imposé par les dépenses militaires (40 % de la dépense publique), de l’arrêt de la croissance, de la stagflation et du déficit budgétaire, de l’arrêt de l’accès aux crédits et aux marchés financiers internationaux, de l’amenuisement de la rente pétrolière. La Russie va encore s’appauvrir et devenir encore plus dépendante de sa force militaire.

La guerre d’Ukraine est une parfaite illustration du présent et de l’avenir du monde du 21e siècle. Elle illustre 1) l’ambiguïté et l’incertitude de la politique américaine quant à la sécurité de l’Europe, 2) la résilience militaire et politique russe lancée dans un vaste programme de militarisation inscrit dans un objectif à 2030, 3) le défi lancé à l’Europe sur son autonomie de défense et la création d’une puissance militaire propre.

La troisième guerre ouverte par la Russie est, depuis le printemps 2025, une guerre « hybride » contre l’Europe occidentale. Hybride, car menée sous la forme d’actions « sous le seuil » du conflit ouvert : incursions de drones dans plusieurs États européens (Pologne, aéroport de Copenhague, Estonie, aéroport de Munich, etc.), cyberattaques, navires fantômes patrouillant dans les eaux territoriales, sabotages, manœuvres dans l’espace extra-atmosphérique qui peuvent paraître accidentelles, mais représentent une stratégie de harcèlement à bas coût. Pour demain, il faut s’interroger sur la situation vulnérable des pays baltes (notamment à Narva en Estonie ou dans le couloir lituanien de Kaunas) de la Finlande et de la Moldavie.

Qui plus est, les menaces nucléaires brandies par Poutine en 2022, et réitérées récemment, obligent à réapprendre à vivre à l’ombre de la menace nucléaire.

Il faut bien comprendre que l’Europe occidentale fait peur à la Russie. Elle lui fait peur de par sa capacité d’attraction sur les pays européens voisins de la Russie. L’Union européenne est à l’origine indirecte de la guerre d’Ukraine de 2014 ! Et la Russie tient de ce fait à affaiblir autant que possible cette Europe qui « infuse » par ses valeurs et son système démocratique.

C. L’avenir de la Russie

La Russie est restée une société non « démocratique », au sens de Tocqueville. Elle est restée une société « aristocratique », organique, où une chaîne de dépendance existe entre le tsar, le pope, le boyard, et le serf. Tout à l’inverse des sociétés démocratiques faites d’individus libres et aspirant à l’égalité, fonctionnant sur le principe de la majorité. La Russie peut-elle sortir de sa culture spécifique d’enfermement, de cette « âme russe » irréductible à tout ce qui n’est pas elle-même, et « s’européaniser » ? Les échecs successifs d’Alexandre 2 dans les années 1860, de la Révolution de 1905, de la Révolution du printemps 1917, de Gorbatchev, et le retour régulier au despotisme russe traditionnel, conduiraient à penser qu’il existe vraiment une « Russie éternelle ».

Tant que la Russie restera ce qu’elle est depuis des siècles, un monde fermé sur lui-même, despotique, autoritaire, convaincu de sa supériorité, la « 3e Rome », elle sera agressive pour se défendre de l’autre Europe.

3. La Chine, une grande puissance en construction

La prodigieuse montée en puissance économique et politique de la Chine est un autre fait essentiel de ce premier quart de 21e siècle. Mais la Chine est en train d’entrer dans une crise de croissance.

A. La mutation de la Chine

Le plus vieil État du monde, vieux de plus de quatre mille ans, est resté centré et clos sur lui-même, fidèle à la conception du « Zhongguo », « l’Empire du Milieu », « le carré inscrit dans le cercle », la terre inscrite dans le ciel. Cependant, sous la dynastie Han (– 200-200), « l’Empire du Milieu » est sorti pour la première fois de lui-même en s’ouvrant vers les mondes de l’ouest jusqu’à la Méditerranée, par un ensemble de pistes destinées à faire le commerce de la soie et d’autres produits (musc, ambre, porcelaine). Ce seront les fameuses « routes de la soie ».

Mais la Chine, héritière de sa longue histoire et de la mémoire de sa grandeur multimillénaire, est traumatisée au milieu du 19e siècle par l’humiliation de l’occupation coloniale au moment des guerres de l’opium et des « traités inégaux » imposés par les puissances européennes. Ce traumatisme féconde le nationalisme chinois moderne successivement incarné par Sun Yat-sen, Tchang Kaï-chek, et Mao Tsé-toung.

Arrivé au pouvoir en 1979, après Mao Tsé-toung et la Révolution culturelle initiée par ce dernier puis développée par sa veuve, l’ancien réprouvé Deng Xiaoping renoue avec la dynastie han et devient le véritable artisan de la future puissance chinoise. Deng a bâti une synthèse révolutionnaire entre l’économie capitaliste, les valeurs morales confucéennes et la dynastie du Parti communiste chinois (PCC). L’objectif est de bâtir un « Empire du Milieu » puissant dans un monde mondialisé. Une modernisation sans occidentalisation, sans faire appel à la culture et aux valeurs occidentales.

De Deng à Xi Jiping, en quarante ans, la dynastie chinoise du PCC a transformé la Chine traditionnelle en une Chine adaptée à l’économie mondiale. Le pouvoir politique chinois a construit en ce début de 21e siècle un « écosystème » unique, bâti sur l’assemblage d’un potentiel intellectuel (universités, instituts de recherche), financier (épargne, subventions aux entreprises, banques) et industriel (entreprises publiques et privées performantes, dont les « gafams » chinoises, Alibaba, Tencent, Huawei, Xiaomi).

Aujourd’hui, sous la houlette de Xi Jiping, la Chine mène une politique de long terme axée sur la géo-économie afin de créer une géopolitique favorable à « l’Empire du Milieu ». L’objectif : être maître de la géo-économie mondiale pour devenir l’un des acteurs majeurs de la géopolitique mondiale. La Chine est passée de la Chine « atelier du monde », producteur d’objets courants (téléviseurs, jouets, appareils ménagers, vêtements…), à une économie de haute technologie, en pointe dans tous les domaines stratégiques.

Trois exemples : acquisition progressive de la majorité des « terres rares » mondiales, ce groupe de métaux indispensables aux armements, aux voitures électriques et à l’IA ; production de la gamme complète des produits liés aux énergies alternatives (panneaux solaires, pales d’éoliennes, voitures électriques et batteries) ; intelligence artificielle, domaine dans lequel la Chine est déjà tête de file dans le monde.

C’est une stratégie toute à l’inverse de celle de la Russie communiste et « post-communiste ».

B. La guerre Amérique-Chine

La conséquence de cette nouvelle puissance chinoise est la guerre économique Amérique-Chine, une guerre de « géants » à l’échelle mondiale. Quel sera l’avenir de cette grande guerre américano-chinoise ? Le « piège de Thucydide » d’une confrontation inévitable des deux « grands », l’un descendant et l’autre ascendant, passant d’une guerre économique à la guerre tout court ? Ou, au contraire, le rêve chinois d’un « condominium américano-chinois » succédant au condominium américano-soviétique ?

Pour le moment, il s’agit d’une approche pas-à-pas, prudente. La séquence actuelle est une succession d’attaques, de pauses et de contre-attaques. La nouvelle contre-attaque américaine d’octobre 2025, liée à la politique chinoise de suspension de ses achats de soja américain et de restriction sur la commercialisation des terres rares, a abouti en novembre à une trêve scellée par Trump et Xi Jiping.

Dans cette guerre, la Chine a les moyens de tenir tête à l’Amérique. 40 % des biens de consommation américains sont chinois, la Chine contrôle 80 % des terres rares, l’épargne chinoise est placée en partie dans la dette américaine. La Chine actuelle n’a pas peur de l’Amérique, qu’elle sait vulnérable face aux moyens de pression qu’elle détient.

C. L’avenir de la Chine ?

Mais, actuellement, la Chine traverse une passe difficile.

Deux raisons expliquent cela : une cause interne, la crise liée à l’éclatement de la bulle immobilière de 2020, la léthargie de l’économie, de sa croissance et de la consommation nationale ; et une cause externe, la réaction mondiale à l’agressivité commerciale chinoise.

Demain, jusqu’où ira la grande puissance chinoise ?

La Chine a mis au point, avec des bavures et des pertes en ligne (corruption, subventions à perte…), un « écosystème » exceptionnel qui restera compétitif dans les décennies à venir. Ni les barrières douanières ni les difficultés internes ne bloqueront la marche en avant économique et industrielle de la Chine. Le monde a découvert l’agressivité chinoise, commerciale, économique et militaire en Asie, en Europe et en Amérique latine.

Mais, dans le futur, partira-t-elle, comme Xi Jiping l’a promis, à la conquête de Taïwan ? Quelles seront ses ambitions sur l’Asie, en Afrique et en Amérique du Sud ?

En définitive, la Chine peut-elle devenir une grande puissance universelle ? Pratiquement enfermée quatre mille ans durant sur elle-même et son « Zhongguo », elle n’a pas encore une vision claire de ses responsabilités mondiales, à la différence de l’Amérique. Surtout, la Chine est encore trop spécifique pour développer un universel attractif et compétitif. Il y a eu l’« american way of life », il n’y a pas encore le « chinese way of life ».

De plus, le jeune géant chinois a aussi ses failles intérieures !

La Chine n’a jamais été monolithique et a régulièrement connu de grands troubles internes.

Il y a eu l’arrêt brutal de la « campagne des cent fleurs » de 1957, la révolte de Tian’anmen en 1989, les troubles et révoltes de la période du Covid qui a entraîné 700 000 morts entre 2019 et 2021. Les phrases de Xi Jiping sur « l’entrée de la Chine en eaux profondes » et l’objectif central de sa politique de faire advenir une « société moyenne » renvoient à la situation précaire d’une société chinoise encore pauvre et aspirant à un mode de vie plus « bourgeois ». Si la Russie est un système autoritaire, la Chine est un système « totalitaire », au sens donné par Hannah Arendt, avec un encadrement total du Parti de toutes les activités et un contrôle permanent des individus. À terme, la modernisation de la société pourra-t-elle se concilier avec un système totalitaire ? L’avenir de la Chine dépend de la façon dont évolue la dialectique entre le confucianisme chinois traditionnel, systématisé aujourd’hui dans le totalitarisme du PCC, et les aspirations de la société chinoise future.

La thèse de la fin des « puissances montantes », vérifiée en ce qui concerne la Russie et l’Amérique, va-t-elle s’appliquer également à la Chine ? La Chine n’arrivera-t-elle pas au milieu du 21e siècle à son apogée, avec une économie ralentie, une population déclinante et un système ayant atteint ses limites ?

4. Trois grandes puissances pour la suite du 21e siècle

« Les trois empires contre-attaquent », pourrait-on dire. Trump, Poutine, Xi Jinping sont tous les trois très représentatifs de ce que seront l’Amérique, la Russie et la Chine au 21e siècle : trois grandes puissances animées par des égoïsmes nationaux exacerbés.

L’Amérique est crispée sur son sentiment de déclin. La Russie est agressive, elle cherche à restaurer sa puissance perdue. La Chine est décidée à devenir l’égale de l’Amérique coûte que coûte. Toutes trois sont obsédées : l’une par une puissance à défendre, l’autre par une puissance à restaurer et la troisième par une puissance à accroître.

Ces trois « grands » sont donc incapables de créer des règles communes. À l’inverse de leurs prédécesseurs, tous les trois agissent exclusivement pour eux-mêmes de façon égoïste et agressive. D’où l’impossible entente entre elles et d’où l’impossible équilibre entre les trois. Le chaos est inévitable entre ces trois puissances.

III. L’Europe

Et nous ?

1. Demain, quelle puissance ?

L’Europe, traumatisée par deux guerres mondiales qu’elle a engendrées, s’est reconstruite après 1945 sur un « post-nationalisme » affirmé et la construction d’un nouvel ordre mondial reposant sur le multilatéralisme autour du système onusien, d’un nouveau droit international « progressiste » et de la construction d’une Communauté européenne. Elle s’est reconstruite sur les deux fondements de la paix et de la croissance portée par les « trente glorieuses ». Lorsqu’a surgi la guerre froide, elle a remis les clés de sa sécurité aux mains de l’Amérique sous la forme du traité de l’Atlantique Nord et de l’Otan.

L’Europe a connu cinquante années de paix parce que les deux grandes puissances adverses ont établi une sorte de « paix armée », reposant sur la dissuasion nucléaire, et une certaine détente accompagnée d’accords de limitation et de contrôle des armements nucléaires.

Aujourd’hui, au quart du 21e siècle, face aux trois « grands », égoïstes et impériaux, l’Europe est de plus en seule et démunie. Le multilatéralisme et le droit international ont fait place au règne « hobbesien » de la puissance unilatérale et du rapport de force.

Or l’Europe n’a plus guère de puissance. L’Europe s’est suicidée au 20e siècle en trois temps : après 1918, du fait de son affaiblissement en parallèle de la montée de l’Amérique et de la Russie soviétique ; après 1945, du fait de la chute de l’Allemagne et du condominium des deux « grands » de Yalta ; en 1956, du fait de la crise de Suez, signe de la disparition des empires et des zones d’influence des puissances anglaise et française.

Aujourd’hui, l’Europe est engagée malgré elle dans une double guerre avec la Russie : la guerre d’Ukraine et la guerre « hybride » menée sur son sol, sans garantie de sécurité absolue de l’Amérique. Comme l’a déclaré le chancelier Friedrich Merz, « Nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes plus en paix non plus ». De plus, l’Europe doit se mesurer à la Chine dans une guerre économique structurelle. Enfin, sa relation avec l’Amérique est marquée par un affrontement commercial et une incertitude sur le fonctionnement de l’Otan.

Pour devenir une puissance, il faudrait que les États européens le veuillent vraiment et le puissent ensemble. Or, à vingt-sept, avec une majorité d’États dénués d’une tradition de puissance, c’est vraiment compliqué. Témoin, la démonstration d’allégeance plate à Trump au sommet de l’Otan de juin 2025. L’atlantisme – la conviction de la dépendance inévitable vis-à-vis de l’Amérique – est encore très présent dans une majorité d’États européens et les empêche d’affirmer leur volonté d’une autonomie stratégique européenne.

Aujourd’hui, depuis la guerre d’Ukraine et l’arrivée de Trump au pouvoir, on assiste à un « Zeitenwende », un changement d’époque. Le grand débat allemand actuel sur la recherche de sens pour l’Allemagne de demain est significatif de ce point de vue et illustre le choix à faire entre le transatlantisme traditionnel, l’européanisation et « l’Allemagne d’abord ».

La guerre d’Ukraine est en train de « fortifier » l’Europe occidentale. En témoignent les 175 milliards d’euros d’aide financière et militaire à l’Ukraine depuis le début du conflit, la réussite du dispositif de mobilisation autour du projet SAFE de 150 milliards d’euros de financement européen pour l’armement, la « coalition des volontaires » réunissant 35 pays sous la houlette franco-britannique.

2. Demain, quelle économie ?

En vingt-cinq ans, l’Union européenne s’est affaiblie par rapport aux autres centres économiques du monde.

L’Union européenne s’est développée sur le modèle allemand d’un grand marché actif dans un monde libre-échangiste et pacifié. Elle fait face aujourd’hui au nouveau monde animé par le « souverainisme » égoïste et la guerre commerciale. La « brutalisation » du monde est contraire à l’identité et au mode de fonctionnement de l’Union européenne. Elle représente certes un marché important, mais ce n’est pas être un acteur stratégique.

Or l’Union européenne n’est plus le géant économique qu’elle a été il y a vingt-cinq ans, parlant d’égale à égales avec l’Amérique et la Chine.

L’Union européenne du premier quart du 21e siècle a décroché par rapport à l’Amérique et à la Chine. L’Union européenne a décroché face à l’Amérique. Sa croissance de 0,7 % du PIB contre 2,8 % pour l’Amérique montre un décalage énorme. La trajectoire de croissance américaine est due notamment à la révolution de l’IA. De même, avec la Chine, l’Union européenne est dans une situation de faiblesse avec le doublement du déficit commercial bilatéral d’un montant actuel de 350 milliards de dollars.

Et l’Union européenne se défend mal. Le révélateur en a été la négociation commerciale avec Trump marquée par le « chacun pour soi ». L’Amérique a imposé ses règles commerciales aux dépens des règles établies de l’OMC. L’Allemagne et l’Italie, effrayées par l’idée de déclencher la colère de Trump et ses réactions brutales, l’ont emporté sur la France, partisane du rapport de force. Quant à la Chine, elle continue plus que jamais de pratiquer un commerce déloyal, inonde l’Europe aujourd’hui de ses produits basiques (cf. la crise provoquée par les produits Shein) et, demain, de ses produits de haute technologie. La dispute autour des deux dossiers de l’automobile électrique chinoise et de la restriction de l’exportation des terres rares illustre ce rapport de force.

Les deux rapports Draghi, celui de 2024 sur le manque de compétitivité de l’Europe lié à la faiblesse de la recherche et au sous-investissement des entreprises dans l’économie du futur (« Le monde n’attend pas pour lui imposer sa force. L’Europe entrera dans une lente agonie si rien n’est fait. ») et celui de 2025 sur l’inaction européenne, ont révélé ce décrochage et cette faiblesse de comportement. L’Union européenne manque de capital pour investir parce que ses capitaux vont ailleurs. Or il existe un enjeu de souveraineté numérique, technologique et industrielle ! Pour atteindre les objectifs du rapport Draghi, il faudrait 800 milliards d’euros annuels d’investissement.

3. L’Europe, bastion démocratique

Dans notre monde actuel, l’Europe est la seule région du monde qui incarne la démocratie, l’État de droit, les principes de la démocratie libérale (libertés publiques, pluralisme et élections libres, contre-pouvoirs…), l’attachement au droit international et aux institutions internationales. Il faut relever la guerre idéologique et les ingérences pratiquées par la sphère américaine en Europe (réseaux sociaux X et Truth, podcasteurs, influenceurs, discours du vice-président Vance à Munich en février 2025, soutien aux partis populistes européens).

L’Europe a souvent raison, mais elle n’a pas la capacité de se battre pour affirmer la raison.

IV. Questions pour les trois quarts restants du 21e siècle ?

En ce premier quart de 21e siècle, notre monde est crispé, anxieux, défensif, égoïste.

Alors, interrogeons-nous sur les grands enjeux des décennies à venir.

La Russie pourra-t-elle s’ouvrir et évoluer ?

L’Amérique et la Chine pourront-elles établir une relation pacifiée, tant sur Taïwan que sur leurs relations commerciales ?

L’Europe pourra-t-elle retrouver la puissance politique, militaire et économique rendue nécessaire par son nouvel isolement face aux trois « grands » ?

Les États « faibles » pourront-ils se solidifier ?

Une sécurité régionale pourra-t-elle se mettre en place, notamment au Moyen-Orient ?

Au-delà de leurs égoïsmes, les différentes puissances pourront-elles s’entendre collectivement sur les grands défis de notre monde, dont l’avenir de la planète ?

Ce sont les réponses à ces questions qui feront advenir un nouveau monde, plus ordonné – ou non.

Jacques Huntzinger

1er décembre 2025

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