Donald Trump n’est pas un accident de l’histoire ou une simple péripétie.
Certes, il y a l’homme, personnage peu avenant et pas très sympathique.
C’est un homme vulgaire, narcissique, sensible à la flatterie, aux fastes, accroché à son compte Twitter (puis Truth Social), impulsif, brutal, rancunier, bateleur et provocateur, voire odieux, au style complètement baroque en comparaison des codes de l’homme politique classique. Mais c’est tout le contraire d’un bouffon ou d’un clown.
En fait, il faut le prendre très au sérieux ! Car c’est un homme intelligent, très intuitif, sentant les gens, très charismatique, bref un grand animal politique.
Mais surtout, au-delà de l’individu, Donald Trump est aujourd’hui le parfait représentant d’un courant spécifique de la politique américaine, la droite radicale et populiste. Ce courant a ses racines dans l’histoire américaine. Après une première période florissante dans l’entre-deux-guerres, il a connu une renaissance dans les années 1980 et est aujourd’hui dominant.
Si l’on pouvait se mettre « dans la tête de Trump », on pourrait dire que Trump a une vision de l’Amérique et du monde inscrite dans l’histoire de l’Amérique et qu’il souhaite aujourd’hui incarner cette vision dans le sillage de certains de ses prédécesseurs.
Ainsi, pour comprendre Trump, il faut remonter dans l’histoire longue de l’Amérique, de la société américaine et de la politique américaine.
I. L’histoire de l’Amérique, les deux Amériques
1. La construction du peuple américain, le « God and Gold »
A. Le « God »
Il faut rappeler la construction initiale du peuple américain qui est totalement religieuse. Les « Pères pèlerins », ces 102 protestants radicaux sortis en 1620 de l’Angleterre et des Pays-Bas pour quitter les turpitudes d’une Europe affublée de tous les défauts et bâtir une nouvelle Terre promise, le futur Massachusetts, sont convaincus d’être le nouveau peuple élu par Dieu. Ils sont fêtés chaque année, le jour de Thanksgiving.
Après les « Pélerins » de 1620, les côtes américaines deviennent au 17e siècle le refuge des minorités religieuses anglaises (quakers, baptistes et autres minorités protestantes rejetant le strict anglicanisme de l’Angleterre). Puis, au 19e siècle, les catholiques d’Irlande et d’Italie ainsi que les juifs d’Europe centrale émigrent massivement en Amérique. Ces migrations très « religieuses » sont productrices de religions « made in America » : les mormons, les Témoins de Jéhovah, les chrétiens scientistes et, surtout, les évangéliques, fondamentalistes et « créationnistes », devenus aujourd’hui très puissants.

Son épouse, Melania, présente la Bible.
Les manifestations de cette Amérique « religieuse » sont multiples, telle la formule rituelle « Dieu est avec nous », le billet d’un dollar sur lequel est inscrit « In God we trust », le serment d’allégeance de chaque nouveau président sur la Bible (« One nation under God »). Aujourd’hui, 95 % des Américains croient en Dieu et 60 % sont pratiquants. Il existe une église pour moins de 1 000 habitants. Le religieux américain a un spectre large, allant du religieux « progressiste » d’un Jimmy Carter, un président « chrétien de gauche » ayant la charité chrétienne en bandoulière, au religieux traditionaliste d’un Donald Trump, citant la Bible, adulé par les évangélistes et une bonne partie des catholiques.
B. Le « Gold »
Dans le « God and Gold », il y a aussi « Gold » !
Max Weber nous a appris le lien créateur entre le protestantisme et le capitalisme, des Pays-Bas à la nouvelle Amérique. Être fidèle à Dieu, c’est assurer son salut par sa réussite personnelle et, donc, créer de la richesse. L’éloge de la réussite financière est un thème typiquement américain, repris et amplifié par Trump.
2. La construction du système politique américain, le débat sur le fédéralisme
Dès les origines, il y a un grand débat sur la nature de l’État à construire. Il oppose A. Hamilton, le fédéraliste, et Th. Jefferson, l’anti-fédéraliste favorable à un État faible. L’arbitrage en faveur du fédéralisme et d’un État fort est le fait du premier président, George Washington. Mais ce débat continue de traverser toute l’histoire de l’Amérique. Il est à l’arrière-plan des conflits entre plusieurs des nouveaux États et Washington : guerre de Sécession, crise de 1929, affrontements entre les Républicains et le président Franklin Roosevelt, crise des années 1960 entre États du sud et Washington sur la ségrégation scolaire. Aujourd’hui, l’anti-fédéralisme est un point fort du programme de la nouvelle droite américaine.
3. L’Amérique du 19e siècle : l’« isolationnisme », la violence, le populisme, l’impérialisme
A. La tradition de l’« isolationnisme » américain
Le « testament » de George Washington, puis le président Thomas Jefferson fondent l’« isolationnisme » américain. C’est une affirmation, non pas d’une inaction totale de l’Amérique vis-à-vis de l’extérieur, mais du refus de mêler l’Amérique aux affaires et disputes européennes, ce continent « malade » et perverti que l’on a quitté.
James Monroe, le 5e président américain (1817-1825), est le théoricien de cet « isolationnisme » américain. Important planteur esclavagiste, anti-fédéraliste, il est le concepteur de ce qui est appelé la « doctrine de Monroe ».
Celle-ci n’est pas du tout un isolationnisme, mais au contraire un interventionnisme sélectif. En condamnant toute intervention européenne dans les affaires des « Amériques », sorties toutes deux de la colonisation, elle a ouvert la voie à un droit de regard de l’Amérique sur le continent latino-américain au nom de la protection de l’indépendance des deux continents américains, nord et sud. Mais elle affirme également l’indifférence de Washington à l’égard des affaires européennes. Il s’agit bel et bien d’un « faux isolationnisme » posant les fondements de la future Amérique impériale. La doctrine de Monroe est la première affirmation de puissance de l’Amérique.
B. Le poids de la violence

La violence et la « force brute » grèvent d’un poids essentiel toute l’histoire de l’Amérique.
Au 19e siècle, c’est d’abord la violence des colons de l’ouest, soutenue par le président Jackson, qui conduit au génocide des peuples amérindiens. Puis c’est celle de l’esclavage, des déportés africains issus de la traite, qui a duré deux siècles dans le sud, sous la double forme de l’esclavage domestique et de la migration forcée pour la vente des enfants. Puis, en 1860, il y a la violence de la guerre de Sécession, la plus horrible des guerres civiles de l’histoire mondiale, suivie de l’assassinat du président Lincoln. Dans l’entre-deux-guerres, explose la violence du Ku Klux Klan illustrée par la pratique du lynchage de Noirs, suivie de la violence de la ségrégation raciale jusque dans les années 1960. Plus récemment, il faut noter l’assassinat des frères Kennedy, la violence des associations de détenteurs d’armes à feu, dont la toute-puissante National Rifle Association, les tueries répétées dans les milieux scolaires. La dernière grande manifestation de cette violence est l’attaque du Capitole du 6 janvier 2021 par des groupes extrémistes rejetant la défaite de Trump et l’élection du président Biden.

Des membres ont été emprisonnés pour cela, puis graciés par le président Trump.
Le laxisme de la législation sur les armes et l’absence de législation sur les « crimes de haine » facilitent la création de multiples milices armées (hier le Ku Klux Klan au sud, aujourd’hui les nazis du Middle West ou les Proud Boys). L’arrière-plan est la légitimation traditionnelle du recours à la force par chaque individu malgré l’existence de la force légale, parfaitement exprimée dans le film Le Bon, la Brute et le Truand. Aujourd’hui, le thème de la « virilité » et du bien-fondé des « rapports de forces » est complètement remis au goût du jour par Trump et son entourage. L’image de Trump sauvé de l’attentat en juillet 2024, le visage en sang, et levant le poing en scandant « Fight ! », en est la plus forte illustration.

C. Le « populisme » américain
A. Jackson, le 7e président américain entre 1829 et 1837, est un personnage totalement atypique. Ancien général vainqueur des Anglais en 1812 et, de ce fait, très populaire, planteur esclavagiste convaincu installé dans le Tennessee, il devient le symbole de la nouvelle Amérique de l’intérieur tournée vers l’Ouest, méfiante à l’égard des élites de l’Est, de Boston et de Washington, farouche adversaire des populations amérindiennes.
Il est le fondateur du « populisme américain », dont Donald Trump est le fruit actuel.
Il est élu largement président par un électorat populaire devenu majoritaire par rapport à l’électorat « bourgeois » et citadin de la côte Est sur sa réputation « d’homme du peuple » et de chasseur d’Indiens, ce qui crée un choc dans « l’élite » américaine. Partisan de l’exode forcé de l’autre côté du Mississippi de toutes les tribus indiennes par la « piste des larmes », il est à l’origine du génocide des Indiens. Il est avant tout le concepteur d’une démocratie « populiste » dirigée contre les élites et les minorités au nom du « peuple ». Figure du billet de 20 dollars, il reste l’un des présidents les plus populaires au sein de l’opinion américaine, mais il est honni de la gauche américaine. En 2017, Trump installe son portait dans le Bureau ovale. Il en est immédiatement retiré par Biden qui le remplace par le portrait de Roosevelt.
D. L’impérialisme américain, William Mac Kinley et Theodore Roosevelt (1897-1909)
« L’âge doré » de l’après-guerre de Sécession, fait de la naissance de la puissance industrielle américaine et de l’ascension des Rockefeller, Carnegie et Morgan, est celui d’un grand protectionnisme, couplé avec la naissance de l’impérialisme américain. Après la conquête de la moitié du Mexique en 1846, en 1898, avec le président McKinley, célébré par Trump, c’est l’entrée en guerre contre l’Espagne, d’abord à Cuba dans la guerre d’indépendance, puis aux Philippines. Cet impérialisme classique est amplifié par le président Théodore Roosevelt.
Ainsi, depuis toujours, il a existé en Amérique un courant « populiste », c’est-à-dire anti-fédéraliste, anti-État, anti-élites intellectuelles et politiques, anti-impôts. Le slogan est « le peuple américain est bon, mais le gouvernement américain ne vaut rien ». Ce courant « populiste » est « isolationniste » à la Monroe, c’est-à-dire « égoïste » et impérial à l’extérieur. Dès le 19e siècle, il existe donc deux Amériques : l’Amérique des côtes Est et Ouest, ouverte, libérale, voire progressiste, et l’Amérique du Middle West (ou Midwest), de la Virginie au Montana en passant par le Texas et le Wyoming, « fermée », conservatrice, anti-fédérale à l’intérieur et « isolationniste » à l’extérieur.
4. L’Amérique du 20e siècle : l’alternance de deux Amériques, « de gauche » et « de droite »
A. Woodrow Wilson, l’apparition d’une Amérique « progressiste » et « missionnaire »
Avec le président démocrate W. Wilson élu en 1913, une Amérique « de gauche » apparaît. Sur le fondement de son programme progressiste, il instaure l’impôt fédéral sur le revenu ainsi que la Réserve fédérale des États-Unis. À l’extérieur, il rompt avec l’isolationnisme traditionnel. Ardent défenseur de la démocratie et du droit des peuples, il décide en 1917 l’entrée en guerre de l’Amérique en Europe aux côtés des alliés franco-britanniques. En 1918, il lance les « 14 points » : le libre-échange mondial, la démocratie, le désarmement, l’autodétermination des peuples, le projet de la Société des Nations. Cette politique « engagée » repose sur la conviction que « les intérêts de toutes les nations libres sont ceux de l’Amérique ».
B. L’entre-deux-guerres républicain
Dès 1920, on assiste au retour du courant « de droite », nationaliste et isolationniste, qui gouverne l’Amérique dans les années 1920-1930.
Après l’ouverture à toutes les migrations au 19e siècle, on entre dans une période de rejet de l’immigration et de la tradition du « melting pot ». Le livre de Madison Grant, Le Déclin de la grande race (1916), vantant la suprématie de l’homme blanc sur les métis, illustre ce nouveau cours. Les premières lois restrictives sur l’immigration sont adoptées en 1924, au nom de la suprématie de l’homme blanc, soutenues par le Ku Klux Klan. Puis la prohibition de l’alcool est mise en place, voulue par les « fondamentalistes » contre les immigrés de fraîche date.
La figure de proue de cette politique « réactionnaire » est le comité « America First », une association forte de millions de membres, dont le porte-drapeau est Charles August Lindbergh, père de l’aviateur. Le comité, fortement implanté au sein du Parti républicain, agit violemment contre la politique de Wilson. Il poursuit son activité dans les années 1930-1940 et, fort logiquement, est hostile à l’entrée en guerre contre les puissances de l’Axe. Après le traumatisme de Pearl Harbour, il se dissout.
Le relais politique de ce courant « de droite » est assuré par W. Harding, élu président en 1920. Harding et son successeur Coolidge, affairistes et anti-fédéralistes, affirment que, face au « big business », bon pour l’Amérique, il ne faut pas construire de « big gouvernement ». Ils déclarent leur hostilité à l’encontre de l’immigration, affirment un isolationniste déterminé selon lequel « les affaires de l’Amérique, c’est de faire des affaires » et de défendre au coup par coup les intérêts américains. Ils sont hostiles au libre-échange. Ils expriment leur désintérêt total vis-à-vis de la crise européenne de l’après-guerre ouverte par l’irruption du fascisme et du nazisme, mais ils sont ouverts à un interventionnisme en Amérique latine. La grande crise de 1929 sous la présidence Hoover, républicain digne successeur de Harding et Coolidge par son anti-fédéralisme et son affairisme, met fin à cette période de l’histoire américaine.
C. L’Amérique « rooseveltienne » (1933-1970)
Au bout des quatre années de la « grande crise » de 1929, l’Amérique redevient « de gauche », avec Franklin Roosevelt et ses successeurs, qu’ils soient démocrates ou républicains, Harry Truman, Ike Eisenhower, John Fitzgerald Kennedy, Lyndon Johnson. C’est une Amérique « progressiste » qui est là durant quarante ans. C’est celle que nous avons connue : une Amérique fédéraliste, interventionniste, voire un peu « social-démocrate » à l’intérieur, très « mondialiste » à l’extérieur au nom de la démocratie et de la liberté, mais forte d’un « mondialisme » qui abrite une Amérique impériale.
Roosevelt, ancien secrétaire d’État à la marine de Wilson et héritier spirituel de celui-ci, sort large vainqueur de Hoover à l’élection de 1933. Il lance le « New Deal » avec la création de vastes pouvoirs fédéraux destinés à stimuler l’économie et à créer « l’État-providence », le « welfare state », dont l’objectif assumé est l’amélioration de la société américaine par davantage de justice sociale. À l’extérieur, Roosevelt décide de soutenir l’Angleterre face à l’Allemagne nazie, signe la Charte de l’Atlantique de 1941 avec Churchill, fondement d’une nouvelle politique internationale américaine basée sur la défense de la paix, de la démocratie, du libre commerce, de la prospérité de tous, de la coopération internationale. C’est une philosophie héritée des « 14 points « de Wilson qui fonde l’Amérique comme « gendarme du monde » qui existe jusqu’à aujourd’hui.
Truman affirme le double objectif de l’accès de l’Amérique au rang de première puissance mondiale, notamment par la décision de la fabrication de la bombe atomique, et de leader de la défense du « monde libre ». Au constat des pressions de l’Union soviétique sur l’Europe manifestées dans la guerre civile grecque de 1946 et les élections polonaises de 1947, Truman répond par la doctrine de l’« endiguement » et le plan Marshall d’aide financière aux États européens. Au « coup de Prague » et au blocus de Berlin, il réagit par le pont aérien sur Berlin et, en 1949, par le Traité d’alliance avec l’Europe occidentale et l’OTAN.
Le républicain Eisenhower, le démocrate Kennedy, le président américain qui prononce devant le mur de Berlin la phrase « Ich bin ein Berliner », le démocrate Johnson, par sa politique sociale sur la santé et une forme de sécurité sociale, poursuivent la politique rooseveltienne tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Amérique.
Mais, déjà, il apparaît en 1964 un candidat républicain « iconoclaste » et conservateur, Barry Goldwater, un Trump avant Trump. À l’intérieur, démocrates et républicains continuent le « welfare state » rooseveltien. À l’extérieur, et notamment en Europe, ils gèrent un ordre mondial « occidental » reposant sur l’ONU, le dollar, le FMI et la Banque mondiale, l’OTAN, les troupes américaines stationnées dans le monde entier, les alliances régionales.

C’est le règne de la « Pax Americana », mise en place sur tous les continents et tous les océans, à partir d’une économie américaine produisant 50 % de la richesse mondiale. L’Amérique des années 1950-1960 est une superpuissance sûre d’elle, riche et prospère à l’intérieur et toute-puissante à l’extérieur. Elle a tout pour elle, dont la trilogie « dollar, GI, Hollywood ». L’Amérique est l’hyperpuissance, « Rome et Athènes à la fois ». C’est cette Amérique que garde en tête aujourd’hui l’Europe occidentale, l’Amérique toute-puissante mais « protectrice », au travers du narratif de 1917, de 1945, du plan Marshall, du pont aérien durant le blocus de Berlin, de la protection de l’OTAN manifestée par la présence des GI’s en Allemagne.
D. Les débuts de la crise américaine (1970-1980)

sont retenus en otage dans l’ambassade des États-Unis à Téhéran.
Dans les années 1970, durant les présidences de Richard Nixon, Gerald Ford et Jimmy Carter, cette réalité de l’hyperpuissance américaine se craquèle.
La conjugaison de la guerre du Vietnam, de l’irruption des puissances économiques « émergentes » (Japon, Corée) venant tailler des croupières à l’économie américaine, et de la prise d’otages de Téhéran en 1979 crée un sentiment de faiblesse et d’humiliation très visible durant les années de la présidence Carter. L’Amérique surpuissante commence à vaciller et à douter d’elle-même.
Auparavant, à chaque « déclinisme », celui-ci débouche sur le retour de « L’America back again ! ». Après Pearl Harbour en 1941, c’est l’hyperpuissance de 1945. Après le Spoutnik soviétique de 1957, c’est le programme Apollo de Kennedy en 1961. Mais, cette fois-ci, l’Amérique est ébranlée et commence à bouger dans ses profondeurs.
En 1971, le président Nixon prend la décision unilatérale et radicale de mettre par terre le système monétaire international en dissociant dollar et or. C’est la première manifestation d’un nationalisme américain défensif et convaincu qu’il peut faire à peu près ce qu’il veut sans en payer les conséquences : « Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème. »
Entre 1980 et 1992, le traumatisme Carter conduit au retour flamboyant d’un Parti républicain revigoré et droitisé pour douze années. D’abord, l’acteur Ronald Reagan défait Jimmy Carter en 1980 et est réélu en 1984. Puis il y a G. W. Bush père en 1988. À l’intérieur, ces présidents républicains rompent avec le « consensus rooseveltien » par une politique affichée de réduction du secteur public et de soutien au grand business. Mais, à l’étranger, ils continuent d’affirmer la volonté d’une Amérique première puissance mondiale par la lutte ouverte contre l’URSS, la guerre des étoiles et la stratégie d’épuisement économique de l’URSS.
Survient alors le « moment unipolaire », entre 1989 et le 11-Septembre 2001. La chute du Mur de Berlin en 1989 et l’effondrement de l’URSS en 1991 donnent l’impression d’une victoire totale de l’Amérique, illustrée par le discours de Bush sur le « nouvel ordre mondial » et l’article devenu célèbre de Fukuyama sur « la fin de l’histoire ». La conviction s’ancre de l’occidentalisation de la planète.
4. La « bascule mondiale » du début du 21e siècle et la crise de l’Amérique
En fait, tout à l’inverse de « la fin de l’histoire » et d’un nouvel ordre mondial régi par le monde occidental, c’est un grand désordre qui s’installe au début du 21e siècle et qui atteint directement l’Amérique et, plus largement, le monde occidental. Le « grand désordre » ouvert en début de 21e siècle est en réalité une grande contestation de l’ordre établi, c’est-à-dire l’ordre bâti depuis 1945 par l’Amérique. Il apparaît une quadruple contestation : le terrorisme de l’islamisme radical (11‑Septembre 2001), la Russie avec l’arrivée de Poutine au pouvoir, les puissances émergentes et leurs économies compétitives, la Chine qui revendique un statut de grande puissance économique et politique.

World Trade Center à New York.
A. La crise sociale et culturelle de l’Amérique (2000-2015)
La conséquence en est la dépendance nouvelle de l’économie américaine à l’économie chinoise, mais aussi aux émergents, tel le Mexique à ses frontières. La crise financière des subprimes en 2007-2008, la plus grave crise en Amérique depuis 1929, est liée au surendettement d’une société moins prospère. En effet, en quelques dizaines d’années, l’Amérique est passée de 50 % de la production mondiale à 20 % ! À la fin du 20e siècle, l’Amérique, c’est le chômage et les friches industrielles, notamment celles de la « Rust Belt », la « ceinture de rouille » du nord-est, anciennement la gloire industrielle de l’Amérique. L’Amérique connaît une nouvelle « polarisation » sociale entre 1 % des plus riches ; tout en bas, les « bullshit jobs » des immigrés ; et, au milieu, une classe ouvrière en souffrance qui ne croit plus à l’ascenseur social. 50 millions d’Américains vivent sous le seuil de pauvreté. La classe moyenne est appauvrie.
Du coup, la société américaine est déstabilisée par le sentiment de la fin du rêve américain. Elle se divise profondément entre une population blanche déclassée qui nourrit un populisme anti-élites et anti-pouvoir et les élites bénéficiaires de la mondialisation et porteuses du « social-libéralisme » rooseveltien accompagné d’un messianisme optimiste.

B. L’émergence d’une droite radicale
Cette nouvelle réalité de l’Amérique conduit à un tournant profond de la politique américaine. Des courants radicaux émergent, à la gauche du Parti démocrate et à la droite du Parti républicain.
Le courant « America First », dissout en 1941, réapparaît dans les années 1970. Il reste longtemps minoritaire par rapport au courant traditionnel républicain, hérité de Reagan et de Bush, « de la confrontation prioritaire avec la Russie », mais il infuse l’idée selon laquelle « l’OTAN nous coûte cher alors que ce n’est pas notre intérêt. Occupons-nous d’abord de l’Amérique et des Américains ». Autrement dit, c’est un retour à la doctrine de Monroe dominante avant Roosevelt.
Pat Buchanan, ex-conseiller de Nixon, journaliste sur la chaîne CNN, catholique traditionaliste, candidat malheureux aux primaires républicaines de 1992 contre Bush père et en 1996 contre Dole, est l’un des premiers théoriciens de ce courant conservateur américain émergé au sein du Parti républicain dans les années 1990, avec sa fondation « The American Cause », traditionaliste, anti-fédéraliste et isolationniste. Il est de nouveau candidat en 2000 face à Bush fils et Trump.
Newt Gingrich, un moment président de la Chambre des représentants, est l’un des premiers leaders républicains dans les années 1990 à affirmer la « révolution républicaine » anti-fédéraliste.
Le « Tea Party », mouvement de droite radicale contestataire, anti-fédéraliste et anti-impôts, apparaît au début de la présidence Obama au moment de la crise financière de 2008-2009. Il diabolise la politique sociale d’Obama et la réforme de l’« Obamacare ».
Puis apparaît un courant religieux fondamentaliste chez les catholiques et chez les évangélistes qui vise à purifier l’Amérique de ses courants pervers et diaboliques. Ce nouveau maccarthysme anti-minorités sexuelles, anti-avortement, anti-GPA, anti-culturel, s’illustre par la diabolisation de la Californie.
Bref, on assiste au retour et à la montée, lente mais irréversible, d’un courant radical formé de plusieurs segments prônant l’anti-fédéralisme, l’isolationnisme égoïste et le moralisme chrétien.
À l’autre bout de l’échiquier politique, un courant de gauche socialisant apparaît au sein du Parti démocrate, porté par Bernie Sanders, sénateur du Vermont. Ce courant de gauche radicale, pour l’Amérique, s’affirme avec la défense de toutes les minorités, contre le port d’armes et pour de grandes réformes sociales. C’est une sorte de social-démocratie à l’américaine.
C. La parenthèse Obama
Le traumatisme du fiasco de la guerre d’Irak et la campagne erratique du candidat républicain John McCain conduisent en 2008 à l’élection de Barack Obama. En 2012, Obama est réélu, mais en ayant perdu 4 millions de voix face au candidat républicain, Mitt Romney, un milliardaire « progressiste » ayant battu les candidats « populistes » du « Tea Party » aux primaires. Cette élection de 2012 commence à montrer la traduction politique du fossé social et culturel des deux Amériques. Obama est réélu par les jeunes, les femmes, les minorités, les Noirs. Mais les Blancs du sud et du Midwest, les évangéliques et une bonne partie des catholiques expriment leur malaise et leur rejet par le vote républicain. Cependant, le temps d’un candidat « anti-système » de droite n’est pas encore venu.
II. Donald Trump, l’héritier de la droite radicale américaine
L’élection présidentielle de 2016 est un tournant de l’histoire de l’Amérique.
Sur fond d’un malaise croissant d’une Amérique « malade », face à Hillary Clinton, la grande bourgeoise parfaite représentante des élites de la côte Est, défenseuse des minorités mais proche des milieux d’affaires, est sorti vainqueur des primaires républicaines un outsider : Donald Trump.
1. L’ascension sociale et politique de Donald Trump (1970-2015)
Donald Trump n’est pas un OVNI. Il est l’héritier de toute cette histoire de l’Amérique. Il n’est pas inculte, il connaît bien cette histoire et a dans son bureau les portraits des présidents Jackson et McKinley.
Quelle a été sa vie jusque-là ?

Donald Trump est le fils d’un magnat de l’immobilier. Son apprentissage professionnel est décrit dans le film The Apprentice (2024). Il travaille d’abord pour son père à récupérer les loyers des locataires récalcitrants. Il rencontre un avocat véreux, mais habile, qui lui apprend trois règles d’or – « toujours attaquer, ne jamais admettre ses fautes, toujours revendiquer la victoire » – destinées à déstabiliser l’interlocuteur avant le « deal » recherché. Il s’émancipe de son père et cherche à rivaliser avec lui en bâtissant un empire économique par la construction ou l’achat de bâtiments prestigieux, tels la « Trump Tower », de multiples casinos et hôtels de luxe, en Amérique ou à l’étranger.
Après avoir mené une vie de businessman libre de tout contrôle, son activité se tourne vers les médias, tel un Berlusconi. Il devient le champion de la télé de divertissement avec starlettes et télé-réalité, et acquiert ainsi dans les années 1980-1990 une grande popularité auprès du public américain.
Il manifeste un intérêt précoce pour la politique. Il se fait d’abord connaître par sa « lettre ouverte » de 1987, publiée à ses frais dans tous les grands journaux américains sur les « parasites » de l’Amérique et le nécessaire retour au protectionnisme et à l’isolationnisme. C’est déjà tout un programme politique. Il mène alors sa première tentative de primaires chez les Républicains. Face à Bush père, sa candidature aux primaires de 1988 sur ce programme protectionniste avorte.
2. 2016, la victoire de Trump, le retour du populisme américain
En 2016, il renouvelle sa candidature aux primaires républicaines, avec le slogan « Make America Great Again », devenu le célèbre acronyme « Maga ».
Cette fois-ci, il gagne, largement, sur ces mêmes thèmes qu’il exprime depuis une vingtaine d’années, ceux d’un populisme américain héritier d’une longue tradition.
Trump devient le porte-parole d’une politique populiste présente dans la politique et la société américaines depuis ses origines et renouvelée depuis la profonde crise sociale de l’Amérique des années 2000. Il est l’héritier de Monroe, Jackson, McKinley, Harding et Coolidge, du courant « America First », de Pat Buchanan, Newt Gingrich et du Tea Party. Il cristallise la révolte de l’Amérique inquiète, nostalgique et en colère, qui s’est sentie abandonnée par les élites démocrates, qui est hantée par le déclin et fait siens tous les thèmes de la nouvelle droite américaine : l’anti-État fédéral, l’anti-minorités, les valeurs traditionnelles et religieuses américaines, la dénonciation d’une mondialisation négative pour la classe ouvrière et les « petits blancs ».
Mais Trump a l’habileté politique de conférer à cette dénonciation « réactionnaire » une forte dimension populaire et sociale. Le paradoxe gagnant est que ce candidat businessman milliardaire met sur la table la question sociale et la crise sociale qui a atteint les Américains les plus fragiles, face à une Hillary Clinton qui néglige les questions sociales et économiques. Trump sait se montrer proche des gens simples. Il a l’intuition politique de dire ce que les autres n’osent pas dire, à savoir qu’il faut casser tous les codes et essayer autre chose. Il affirme sa volonté de régénérer l’Amérique et de restaurer sa « virilité ».
Certes, il séduit l’Amérique conservatrice, celle du Texas où il n’existe ni impôt sur le revenu, ni réglementation sociale, ni règles environnementales et un fort sentiment religieux. Surtout, il fait subir à Hillary Clinton la claque de la conquête du Wisconsin, de la Pennsylvanie et du Michigan, trois États ouvriers et noirs basculant vers Trump. Sa victoire est celle de l’agrégation des électorats de droite (nationalistes identitaires anti-immigrés, « religieux », conservateurs néolibéraux) et des électorats de gauche (ouvriers, classe moyenne, États industriels de la Rust Belt).
Trump est l’héritier de Jackson à l’intérieur par son populisme anti-élites et l’héritier de Monroe et de McKinley à l’extérieur par son nationalisme égoïste.
3. Le premier mandat Trump (2016-2020)
Le premier mandat n’a pas du tout été préparé. Lui-même, son équipe et son action sont brouillons et chaotiques à l’image du départ de toute la première équipe nommée. Il s’appuie alors sur sa famille, son gendre Jared Kuchner, sa première fille Ivanka, plutôt que sur les administrations de Washington dont il se méfie. Il n’étudie pas ses dossiers et fait d’abord confiance à son intuition. Il gouverne par des flux de Tweets et de déclarations. Dans la seconde moitié du mandat, le Covid le rattrape. Du coup, son bilan est limité.

Résultats des élections présidentielles de 2016.
Peu de choses sont réalisées à l’intérieur : la très forte baisse d’impôts, les arrestations à la frontière mexicaine et la non-construction du mur promis, la suppression de nombreuses normes environnementales dont la reprise du forage en Alaska, la dérégulation bancaire, les nominations à la Cour suprême et les choix de juges fédéraux, le maintien de la liberté du port d’arme malgré les tueries de Las Vegas (60 morts et 800 blessés) et de l’école de Parkland (17 enfants tués).
À l’extérieur, c’est un nationalisme de combat qui s’exprime avec la sortie spectaculaire de plusieurs grands traités multilatéraux (l’Accord de Paris sur le climat, l’UNESCO, l’OMC, l’accord sur la limitation du nucléaire iranien), par de nombreuses déclarations provocantes à l’encontre de l’UE et en faveur du Brexit, sa critique de l’OTAN (« Les pays riches ne peuvent pas continuer à utiliser les États-Unis pour les défendre, ils peuvent nous payer, ils peuvent nous rembourser »), ainsi que son refus d’opposer l’Amérique et la Russie. Dans la droite ligne de « l’isolationnisme », il y a aussi la critique des interventions américaines passées en Irak et en Afghanistan.
Mais il fait montre aussi de revirements subits, tels le dialogue avec la Corée du Nord après la stratégie de la menace, le non-bombardement de l’Iran après l’attaque iranienne des installations pétrolières saoudiennes, le non-retrait des troupes en Afghanistan (« Mon instinct… Mais j’ai appris dans le Bureau ovale que tout est plus compliqué et mes conseillers m’ont convaincu »).
Sa défaite en novembre 2020 est due en grande partie à la gestion désastreuse du Covid et aux plus de 200 000 morts américains, soit le nombre le plus élevé au monde. Trump est battu par le Covid plus que par Joe Biden, le dernier représentant de l’ancienne Amérique, rooseveltienne à l’intérieur et wilsonienne à l’extérieur. Trump refuse de reconnaître sa défaite et soutient l’attaque du Capitole du 6 janvier 2021, signe d’une violence extrême d’une frange de son électorat et d’un « pouvoir blanc » doté d’organisations structurées et de réseaux contestant la démocratie.
4. La présidence Biden (2021-2025)
Biden déçoit. Avec son allure d’homme vieux et fatigué, voire commençant à être sénile, Biden est très vite impopulaire, un an après son élection.
Malgré son discours d’union nationale et sa politique de croissance économique et de réforme sociale, la plus ambitieuse depuis Roosevelt, il n’a pas réussi à unifier un pays divisé comme jamais depuis la guerre de Sécession entre la radicalité conservatrice du Parti républicain et la radicalité de l’aile gauche du Parti démocrate.
Les Américains connaissent une perte violente du pouvoir d’achat du fait de la hausse énorme des prix de l’alimentation, de l’essence et du logement liée à la très forte inflation, « oubliée » par Biden. S’y ajoutent un sentiment croissant d’insécurité face au chaos de l’immigration incontrôlée venue du Mexique, la perception forte de la déliquescence morale et de la perte des marqueurs identitaires face au « wokisme » de la gauche du Parti démocrate, notamment dans la population « latino ». Ces trois facteurs (inflation, immigration clandestine, wokisme) accroissent dans l’électorat modéré américain le sentiment d’un déclin et d’une crise de leur pays, entraînant la défiance vis-à-vis des élites et du « système démocratique ». Pour beaucoup, l’Amérique devient un « contre-modèle sociétal » : « Elle était un rêve, elle est devenue un cauchemar » (D. Moïsi).
5. Le retour de Trump (2024)
Trump prépare méthodiquement sa revanche. Conscient de n’avoir pas réussi à accomplir ce qu’il voulait dans son premier mandat, il entreprend d’abord, de façon méthodique, la conquête du Parti républicain. Puis il prépare sérieusement un programme d’action. Ce sera le « Projet 2025 » de la fondation Heritage, une véritable révolution conservatrice organisée. Trump est passé de l’improvisation de 2016 à un projet politique très organisé de 2024.
Le 6 novembre 2024, c’est la victoire de Trump. Cette victoire est d’abord la débâcle de Kamala Harris. La candidate démocrate, célébrée par les élites et les médias de Washington, voit rejaillir sur elle l’impopularité de Biden. Elle ne peut pas compenser cela par elle-même, n’ayant ni le charisme ni le talent politique de son adversaire. De plus, elle passe à côté des principales préoccupations des électeurs américains : le pouvoir d’achat lié à l’inflation, l’immigration, le wokisme.
Par contre, Trump ratisse beaucoup plus large en 2024 qu’en 2016. Il fédère dans sa campagne spectaculaire et charismatique des électorats déjà acquis mais aussi des électorats nouvellement conquis.

Il réussit à agréger plusieurs électorats : la base initiale Maga des classes moyennes et populaires paupérisées, l’électorat conservateur et religieux baptiste et catholique, anti-avortement et anti-wokiste, mais aussi les Latinos, les Noirs, les Asiatiques, beaucoup de jeunes et de femmes. Ce n’est plus seulement la victoire du peuple « blanc » sur les élites et les minorités. Tous les « swing states » et une assez large majorité des suffrages se sont portés sur lui. Il faut noter le ralliement spectaculaire, « opportuniste » pour les uns, convaincu pour les autres, de la plupart des « barons » de la Silicon Valley, conduite par Peter Thiel (PayPal) et Elon Musk, une nouvelle élite riche et dynamique, libertarienne mais élitiste et darwinienne (le gouvernement des meilleurs préférable à la démocratie), anti-fédéraliste, favorables à la dérégulation économique, aux cryptomonnaies et à la baisse des impôts.
6. Trump et la démocratie américaine, un début de révolution « illibérale »
Cette fois-ci, Trump est mieux préparé par l’expérience du premier mandat et sa réflexion ultérieure. Il s’est organisé en amont pour aller au bout de ses idées en préparant de façon minutieuse son début de mandat. Il a un plus grand contrôle sur le Parti républicain et son équipe est cohérente, dont d’abord son vice-président, James David Vance.

Le choix de J. D. Vance comme vice-président est très significatif. Vance, contrairement à toute la tradition institutionnelle, est un vice-président très visible et très actif. Il fait savoir qu’il est un pur et un dur, un véritable héritier possible, car un fils spirituel de la nouvelle « droite américaine » : self-made-man parfait, issu d’une famille pauvre des Appalaches, devenu avocat, défenseur précoce de l’Amérique blanche délaissée et méprisant les élites, puis élu sénateur de l’Ohio en 2022. À l’intérieur, intégriste catholique, il est d’un ultraconservatisme ouvertement adversaire des minorités sexuelles et des droits nouveaux et violemment anti-fédéraliste. Mais il défend avec force la classe ouvrière américaine oubliée par les élites et le Parti démocrate. À l’extérieur, il faut mentionner son nationalisme égoïste, son anti-mondialisme, son opposition à l’aide à l’Ukraine (« Je me fiche de ce qui arrivera à l’Ukraine dans un sens ou dans un autre »), sa sympathie ouverte pour les partis populistes d’extrême droite européens. Plus « trumpien « que Trump, il est l’homme choisi par Trump pour consolider la révolution trumpienne dans quatre ans.
Trump met en œuvre immédiatement une révolution intérieure, conservatrice et illibérale. L’objectif est un changement profond de l’Amérique en 18 mois par décrets présidentiels – un classique de la politique américaine. Dans les premières semaines, il adopte 50 « executive orders », tirés du « Projet 2025 ». En deux mois, il entreprend ce qu’il n’a pas réussi à faire pendant tout son premier mandat, à savoir – au-delà de la poursuite de mesures déjà amorcées en 2016 dans les dérégulations, l’environnement, les énergies, l’immigration – engager la démocratie américaine sur la voie d’une démocratie « illibérale ».
A. « Il faut forer, baby, il faut forer ! »
Il accomplit des reculs considérables sur l’environnement par la suppression d’un ensemble de régulations économiques, sanitaires, technologiques, environnementales, et par l’exploitation maximale des ressources nationales (pétrole, gaz, gaz de schiste).
B. Non à l’immigration
Trump accroît considérablement les expulsions d’immigrants délinquants et procède à la fermeture effective de la frontière mexicaine. Selon le principe du rejet des étrangers indésirables sur le sol américain, il prend des décrets de restriction des entrées et des sorties de migrants et de révision des cartes vertes. De plus, il remet en cause le droit du sol pour les enfants des migrants illégaux, ce qui est une atteinte au 14e amendement.
C. La purge de l’État fédéral
En conformité avec l’approche anti-fédéraliste de la nouvelle droite, Elon Musk, à la tête du programme DOGE de « l’efficacité gouvernementale », mène une restriction drastique des départements et agences de l’État fédéral. Les institutions scientifiques, la NASA, les instituts de recherche, la santé, dont les services sociaux et le Medicare, le ministère de l’Éducation, devenu la bête noire des Républicains et des parents conservateurs, sont tous visés, provoquant une saignée touchant déjà deux millions d’employés.
D. Une attaque de la démocratie américaine
La démocratie américaine, selon sa Constitution et la volonté des Pères fondateurs, est un système « à la Montesquieu » fait de contrôles mutuels et d’équilibres des pouvoirs (« checks and balances »). Le Président est « équilibré » par une « balance des pouvoirs » à laquelle participent le Congrès, la Justice et les États. Aujourd’hui, Trump, comme Andrew Jackson en 1830, en populiste convaincu, affirme le « peuple » contre les institutions, rappelant la formule de Barrès sur le « pays réel » contre le « pays légal ». C’est la remise en cause du système démocratique américain par l’attaque de front non seulement des « contre-pouvoirs » au pouvoir présidentiel comme la Justice, mais également des institutions libres comme la presse écrite et l’université. C’est l’affirmation d’une toute-puissance du Président, seul détenteur du pouvoir exécutif par une interprétation abusive de l’article 2 de la Constitution.
Le dénigrement et l’abaissement du pouvoir judiciaire, pilier de la démocratie américaine, s’expriment par la fin de l’autonomie du ministère de la Justice, aujourd’hui géré par une fidèle, Pam Bondi, et ses propres avocats, par le discours hostile aux juges fédéraux qualifiés de « diaboliques », par le rejet du contrôle par le juge du pouvoir exécutif, par l’épuration du FBI.
Moins d’État fédéral, plus de pouvoir personnel. Si Trump va au bout de ses entreprises actuelles, c’est la mise à l’écart de la démocratie américaine et le début d’autre chose. Un « illibéralisme » est en construction, dont J.D. Vance est le chantre, menaçant l’État de droit, et ce dans le silence du Congrès qui renonce à exercer son pouvoir de contrôle de l’administration présidentielle. Pour l’heure, on assiste seulement à l’action de quelques juges. Demain, va-t-il s’engager une grande bataille politico-judiciaire ?

L’expérience américaine actuelle conduit à s’interroger sur l’avenir des démocraties et leur fragilité. Face au « bastion » démocratique de l’Europe occidentale, les admirateurs de Trump sont de plus en plus nombreux (Milei en Argentine, Orban en Hongrie, Netanyahu en Israël, Erdogan en Turquie, Salvini en Italie, Karol Nawrocki en Pologne…).
C’est dire que le trumpisme n’est pas une parenthèse ou un accident, mais bien la victoire d’une Amérique devenue aujourd’hui largement nationaliste, « populiste », protectionniste et isolationniste, inquiète et mal à l’aise avec elle-même. Cette Amérique porte au pouvoir le porte-parole actuel de ce courant historique d’une droite populiste et égoïste.
Jacques Huntzinger
Le 17 juin 2024

