Qui gouverne le monde ?

Ouverture des séances de la 75e session de l’Assemblée générale des Nations Unies,

Ouverture des séances de la 75e session de l’Assemblée générale des Nations Unies,

Il y a quelques années, au lendemain de la « reconquête » de la Crimée en 2014 et de la « victoire » d’Alep de 2016, chacun était convaincu du « retour de la Russie ». Aujourd’hui, c’est la Chine qui occupe le devant de la scène. Experts économiques et responsables politiques prédisent à l’envi que la Chine supplantera l’Amérique avant 20 ans et deviendra la première puissance mondiale de demain. Chacun se convainc ou s’effraie, dans les états-majors, les cercles de réflexion stratégiques, les milieux politiques, d’un nouvel affrontement bipolaire entre l’Amérique et la Chine succédant à l’affrontement du 20e siècle entre l’Amérique et l’Union soviétique, un scénario nourri de la conviction que la nouvelle puissance chinoise égalera, voire supplantera l’Amérique dans tous les domaines, économique, technologique, militaire, politique.

Ce sentiment d’être sur la défensive face à une Chine conquérante se nourrit d’une angoisse de l’Occident sur son déclin, voire sa chute. Il existe aujourd’hui un profond pessimisme en Occident, alimenté par la perception d’une « fatigue » de la démocratie au regard de la montée des démocraties « illibérales » et des populismes, au cœur de l’Europe occidentale mais également au cœur de la démocratie américaine avec le « moment Trump », face aux démonstrations de force des puissances autoritaires, notamment celles de la trilogie Poutine/Xi Jinping/Erdogan.

En fait, cette angoisse trouve sa source première dans la fin de l’époque de la domination occidentale du monde qui a duré tout le 20e siècle et à laquelle on s’était complètement habitué. Car si le monde d’hier était marqué par l’affrontement des deux Grands, américain et soviétique, cet affrontement bipolaire masquait la surpuissance américaine dans tous les domaines, cette surpuissance qui a fait tomber l’Union soviétique. Le monde était tout à la fois bipolaire et unipolaire, largement occidental. Or on est sorti de ce monde. Et il s’ensuit en Occident un certain désemparement. Parce qu’il n’est plus seul au monde, le monde occidental a pris l’habitude de se convaincre de son déclin. D’ou le succès d’audience de la thèse de l’expert singapourien, Kishore Mahbubani, auteur d’un livre explosif sur la fin de « la parenthèse occidentale » de la domination du monde, sur la victoire inéluctable de la Chine et sur la nécessité pour l’Europe occidentale de s’allier sans hésitation à cette dernière.

Mais ce que le monde occidental perçoit mal est qu’il existe en contrepoint de sa propre angoisse une angoisse de la Russie, mais aussi une angoisse de la Chine. Ces deux puissances sont très conscientes des vulnérabilités de leur régime et, en fait, très inquiètes des grandes capacités de nuisance d’une Amérique qu’elles craignent toutes deux. On l’a vu, Poutine et Xi Jinping agissent essentiellement par souci de préservation de l’identité de leur pays qu’ils jugent menacée par l’idéologie occidentale brandie par la puissante Amérique. Simplement, ces angoisses russe et chinoise, à la différence de l’angoisse occidentale largement exprimée, restent tapies au sein des lieux du pouvoir que sont le Kremlin et la Cité Interdite et ne sont présentes qu’à demi-mots dans les médias et la presse russe et chinoise. Mais, derrière les discours agressifs de Poutine et de Xi Jinping sur l’Amérique et son déclin, il y a la crainte profonde de cette dernière.

En fait, chacun s’interroge, à Washington, à Pékin, à Moscou, sur le « nouveau monde » en gestation et sur sa propre place, son futur statut, dans ce nouveau monde. Car chacun des trois se refuse à ce que ce soit l’autre qui gouverne le monde de demain. Et au-delà des trois Grands actuels, tout un chacun s’interroge sur le futur système international de notre monde.

1. Les systèmes internationaux

Depuis ses débuts, le monde est peuplé d’États distincts et indépendants les uns des autres. Il n’a jamais existé un gouvernement mondial. Mais, pour autant, le monde n’a jamais été complètement anarchique. Car il a toujours été dominé par quelques puissances qui établissaient entre elles un certain ordre public mondial, ce que l’on appelle un système international. Les systèmes internationaux ont toujours été « oligopolistiques », fabriqués par un petit nombre d’acteurs, un, deux ou quelques-uns. Dans chaque système international, les « grands » États sont des « voleurs » qui s’attribuent le rôle de « gendarmes ». Les empires de Perse, d’Alexandre, de Rome seront les conquérants puis les pacificateurs et les gérants de leurs empires. Les puissances européennes se feront des guerres incessantes et coloniseront les autres mondes, mais elles établiront ensemble les règles du jeu, par les traités de Westphalie de 1648, par le Congrès de Vienne de 1815, dans le « concert européen » tout au long du 19e siècle. L’Amérique et l’Union soviétique s’affronteront globalement à tout moment et sur tous les terrains, mais ces puissances feront toujours preuve d’une retenue et, après la crise de Cuba, établiront entre elles des règles de précaution et de gestion de leurs crises.

Le système international a été unipolaire du temps des grands empires perse, alexandrin, puis romain. Il a été bipolaire dans le monde grec d’Athènes et de Sparte. Il a été multipolaire pendant les siècles de la domination des grandes puissances européennes, la France, l’Angleterre, l’Espagne, l’Empire des Habsbourg, la Prusse, la Russie. Il est devenu bipolaire au 20e siècle avec la domination du duo américano-soviétique. À chaque époque où il s’est établi un système international, il était possible de répondre à la question du « qui gouverne ? ».

Mais certaines périodes de l’histoire n’ont pas connu de système international. Il en fut ainsi au haut Moyen Âge, après la chute de l’Empire romain et avant la formation des premiers États modernes européens. Le fonctionnement de ce monde féodal fut désordonné, voire chaotique. Il en fut de même dans la période troublée de l’entre-deux-guerres, 1920-1940, durant laquelle toutes les anciennes puissances européennes étaient entrées en crise et où les nouvelles puissances américaine et soviétique étaient encore balbutiantes.

En ce début de 21e siècle, notre monde semble être entré dans un « nouveau Moyen Âge ». Il est dans une transition entre les décombres de l’ancien système bipolaire est/ouest et un nouveau système encore mal défini. Vers quel système international s’oriente-t-on ? Va-t-on effectivement vers un nouveau système bipolaire dominé par la compétition entre une Amérique toujours puissante et une Chine, nouvelle grande puissance, qui cherche à prendre toute sa place ?

2. Les « beaux restes » du duo américano-russe

Pendant tout le 20e siècle, le monde a été structuré par l’émergence puis la domination des deux puissances américaine et russe. Il en reste aujourd’hui de « beaux restes », plusieurs éléments importants qui permettent de dire que le duo Amérique-Russie reste très présent dans notre monde actuel.

Par la guerre froide, l’Amérique, déjà devenue la première puissance mondiale depuis le début du 20e siècle, s’est décidée à devenir le « gendarme du monde » en prêtant assistance au « monde libre » et en pratiquant la stratégie de l’« endiguement » de la puissance soviétique en Europe et dans le monde. Il va se bâtir l’« empire américain ». Cet « empire américain » demeure très présent, aujourd’hui, possédant des forces qu’aucune autre puissance mondiale, la Russie hier ou la Chine demain, n’a acquise ou n’acquerra.

Même si, demain, elle est dépassée par la Chine quant au PNB, même si elle n’est plus présente et active sur tous les théâtres du monde, l’Amérique a construit dans la guerre froide une combinaison de puissance exceptionnelle. Elle a construit une force militaire qui ne sera concurrencée par aucune autre puissance, avec le premier budget de défense et de recherche, une présence militaire unique par son réseau d’alliances avec 50 pays, ses 300 000 hommes déployés du Japon à la Somalie et la Pologne, ses 6 flottes présentes dans tous les océans, son réseau de satellites surveillant le monde entier, ses milliers de drones capables de neutraliser n’importe quelle cible où qu’elle se trouve, comme l’a montré la neutralisation du général iranien Qasseim Soleimani. L’Amérique, qui dès avant la guerre froide avait réussi à bâtir le « rêve américain » nourri des images de prospérité et de liberté mais aussi de son cinéma, de sa musique, de son mode de vie, s’est faite dans la guerre froide la championne d’une civilisation, la civilisation occidentale bâtie sur la démocratie, les libertés et l’économie de marché. En s’affirmant seule garante des « valeurs universelles » façonnées autour du couple individu/universel, l’Amérique est devenue dans la guerre froide le gardien moral du monde, le tribunal du monde.

C’est au nom de ces valeurs universelles que l’Amérique a fédéré durant la guerre froide le « monde libre », le monde occidental. Celui-ci a l’avantage d’être un quadrilatère formé de l’Europe occidentale, de l’Amérique, des anciens dominions britanniques (Canada, Australie et Nouvelle-Zélande) et du Japon, quadrilatère sur lequel l’Amérique continue d’exercer un certain empire. Ce monde occidental demeure aujourd’hui le seul ensemble mondial. Il est encore aujourd’hui le banquier du monde, par le dollar et l’euro, par le FMI et la Banque mondiale. Il est encore aujourd’hui le lycée du monde, par ses universités, ses business schools et ses fondations.

Par la guerre froide, la Russie est devenue la seconde puissance mondiale. Et elle en garde de « beaux restes ». Ce vieil État, riche d’une grande culture nationale revivifiée dans la terrible guerre menée contre l’agression nazie, seconde puissance militaire mondiale, possède un arsenal nucléaire équivalent à celui de l’Amérique, dispose d’un capital diplomatique exceptionnel hérité de sa double histoire, son histoire tsariste qui l’a menée au Caucase, en Orient et en Asie, et son histoire soviétique qui l’a conduite à être présente dans le monde entier, de l’Afrique à l’Amérique latine, ce qui éclaire son activité présente en Syrie, en Libye, en Afrique centrale et au Venezuela.

En 1991, à la double chute du communisme et de l’Union soviétique, l’Amérique s’est convaincue qu’elle avait gagné la guerre froide et qu’elle allait désormais « gouverner le monde ». Il n’était question que de la « fin de l’histoire », du règne mondial de la démocratie et de l’économie de marché, auxquels Gorbatchev, Eltsine et leurs successeurs allaient convertir la Russie. L’Amérique et l’ensemble du monde occidental vont percevoir la Russie comme une puissance durablement affaiblie et amenée à s’occidentaliser, et vont soutenir activement l’élargissement de l’OTAN à l’Europe centrale et aux pays baltes ainsi que les deux révolutions démocratiques géorgienne et ukrainienne.

Or, on l’a dit, cela a été une erreur totale de perception sur ce qu’est la Russie « profonde » et la pérennité millénaire de la « voie russe » fabriquée par les tsars et l’Église orthodoxe, une « voie russe qui n’est pas la « voie européenne ». De ce rejet russe du modèle occidental est né un profond clivage culturel qui est appelé à durer. La Russie ne voudra jamais devenir un simple partenaire du monde occidental. Lorsque la Russie est affaiblie dans sa substance, elle se sent humiliée et réagit fortement pour retrouver son identité et son rang. V. Poutine sera l’homme de cette colère russe, pleinement exprimée lors de son célèbre discours de Munich de 2007. Cette révolte russe a débouché sur la tentative actuelle de restauration d’un système néotsariste autoritaire ainsi que d’une grande puissance russe. C’est cette volonté russe de rester à tout prix un monde non occidental et une puissance mondiale qui a fait renaître la vieille guerre froide américano-russe.

En 2014, l’intervention militaire russe en Crimée et dans le Donbass contre une Ukraine décidée à couper les ponts avec la Russie et à se tourner vers l’OTAN et l’Union européenne va créer un choc profond dans le monde occidental. Elle déclenche l’exclusion de la Russie du G8 ainsi que de lourdes sanctions économiques voulues par une Amérique choquée. La guerre froide américano-russe, qui avait semblé être engloutie depuis la disparition de l’Union soviétique et du système communiste, est brutalement réapparue.

En 2018, l’affaire Skripal, cet ancien officier de renseignement russe installé à Londres empoisonné par les services russes, provoquera l’indignation des pays occidentaux, dont l’Amérique de Trump, et l’expulsion de diplomates russes. En 2020, l’empoisonnement de l’opposant A. Navalny, puis son arrestation à son retour en Russie à l’hiver 2021 ont aiguisé encore cette nouvelle atmosphère de guerre froide en conduisant le nouveau président américain J. Biden à lancer une très vive attaque contre Poutine et à décider de nouvelles sanctions contre la Russie.

Toutes les tentatives de « reset », de relance d’une coopération active entre l’Amérique et la Russie, lancées par Obama puis par Trump, ont échoué. Parce que l’Amérique et la Russie sont dans la continuité de leurs histoires, elles ne peuvent que s’entrechoquer. Parce que l’Amérique est le porte-flambeau d’un monde occidental dont la Russie ne veut pas être partie prenante, leur relation future sera nécessairement conflictuelle. Cette guerre froide ressurgie a son épicentre en Europe, dans cette zone formée de l’Ukraine, de la Biélorussie, de la Géorgie, au voisinage de la Russie mais tournée vers le monde occidental.

Mais il est un dernier « reste » essentiel, fabriqué par le duo américano-russe durant la guerre froide, et qui demeure. Ce « reste » est fait du reliquat de la politique de « détente » apparue au lendemain de la crise cubaine de 1962. Le couple américano-russe a alors décidé de gérer la sécurité nucléaire mondiale. Et il tient aujourd’hui à pérenniser ce « condominium », malgré les turbulences de leur nouvelle guerre froide. La confirmation de ce « condominium » vient d’en être apportée par la rencontre de Genève entre Biden et Poutine. Les dirigeants américain et russe ont repris mot pour mot les termes du communiqué commun signé en 1985 entre Reagan et Gorbatchev sur la « responsabilité particulière » des deux puissances pour éviter la guerre nucléaire. Parce qu’ils sont les grands détenteurs d’armes nucléaires stratégiques dont ils détiennent à eux deux 90 % du stock mondial, et parce qu’ils se sont arrogés depuis le traité de non-prolifération nucléaire de 1968 le droit de contrôle sur la politique nucléaire des autres États, l’Amérique et la Russie, quels que soient leurs différends, veulent d’un commun accord rester les maîtres de la gestion globale de la sécurité mondiale. Ils gèrent la limitation de leurs propres stocks d’armes stratégiques nucléaires par l’accord New Start, récemment prolongé pour cinq ans. Ils peuvent demain être amenés à reprendre des discussions sur un nouvel accord de limitation des armes nucléaires de moyenne portée, l’accord FNI, ou sur un nouvel accord de limitation des systèmes de défense antimissiles, l’accord ABM, ou encore sur la démilitarisation de l’espace. Et, d’autre part, ils partagent une même préoccupation à l’égard de toute prolifération nucléaire, ce qui les unit dans le dossier complexe du nucléaire iranien. Le sommet de Genève a montré ce que l’on avait un peu oublié. J. Biden a tenu à faire comprendre à Poutine que l’Amérique continuerait à considérer la Russie comme une grande puissance avec laquelle des intérêts communs demeuraient substantiels.

Mais si le vieux duo formé entre Washington et Moscou a de « beaux restes », s’il demeure essentiel sur le continent européen, pour autant, il ne « gouvernera » plus le monde. La grande puissance américaine demeure incomparable, mais l’hyperpuissance américaine a disparu. Obama, Trump et Biden ont chacun dans leur style renoncé à être « le gendarme du monde tous azimuts » et ont tous pratiqué une politique de retrait de l’Amérique de certaines zones régionales, se désengageant d’Afghanistan, de Syrie et de Libye. Et la grande puissance russe a chuté. La Russie, même boostée par Poutine, même présente sur les zones de conflit de Syrie, de Libye ou de Centrafrique par ses mercenaires « Wagner », du nom de la société-écran qui les emploie, n’a plus la dimension mondiale de l’Union soviétique d’hier et n’ambitionne plus de gouverner le monde à parité avec l’Amérique.

Du coup, cette vieille guerre froide toujours existante entre une Amérique restée en croisade pour la démocratie et une Russie sur la défensive de son modèle historique n’a plus la même intensité ni la même portée qu’auparavant.

Mais la nouvelle guerre froide ouverte entre l’Amérique et la Chine, c’est une toute autre affaire.

3. Le nouveau duo entre l’Amérique et la Chine

On n’arrête pas aujourd’hui de parler de la « nouvelle guerre froide » entre la Chine et le monde occidental. Il faut rappeler que pendant des décennies, l’Amérique et l’Occident vont couver la Chine communiste et vont littéralement nourrir sa croissance et sa nouvelle puissance. Alors qu’avec l’Union soviétique, on avait été d’emblée dans l’affrontement idéologique et stratégique contre le « péril bolchevique », avec la Chine, on a été très longtemps dans une relation de business gagnante-gagnante avec un État perçu comme un pays cultivé et en voie de modernisation.

Pendant un demi-siècle, l’« Empire du Milieu » sera trop faible, trop accaparé par ses soubresauts internes et l’impératif de son développement économique pour agir en puissance dans son propre voisinage. Entre 1950 et 1990, la 7e flotte américaine sera la seule à se déployer dans les mers asiatiques, y régnant en maître. Le pouvoir communiste chinois se concentrera sur un seul objectif extérieur, essentiel pour lui, la normalisation de ses rapports avec les États occidentaux et ceux du tiers monde en échange de la reconnaissance par ces derniers de la doctrine d’une seule Chine.

Cet objectif trouvera son succès ultime lorsque l’Amérique de Nixon décidera en 1972 de normaliser la relation avec la Chine communiste en admettant qu’il n’existe qu’une seule Chine. Pékin et Washington acceptent en fait de mettre temporairement de côté la question de Taiwan toujours protégée par les États-Unis. Ce sera alors le début d’une vraie lune de miel entre la Chine et l’Amérique.

On l’a un peu oublié aujourd’hui, pendant une quarantaine d’années, l’Amérique aura les yeux de Chimène pour la Chine, et réciproquement. Ce rapprochement américano-chinois va se construire sur fond d’opposition américaine et chinoise vis-à-vis de leur principal adversaire de l’époque, l’Union soviétique. Alors que l’Amérique fait les yeux doux à la Chine de Deng et de ses successeurs pour « enfermer » son adversaire soviétique, la rupture sino-soviétique et la normalisation des rapports avec l’Amérique expriment la nouvelle volonté chinoise d’affirmation de ses intérêts nationaux de puissance vis-à-vis du monde, y compris de l’URSS.

Les présidents américains R. Nixon et G. Ford visitent la Chine, et Deng accomplit en 1979 un voyage triomphal de neuf jours aux États-Unis. B. Clinton, convaincu que la Chine modernisée de Deng se rapprochera du système occidental, relance spectaculairement la relation entre les deux puissances, malgré les événements de Tian An Men, par un double geste fort, la pleine ouverture du marché américain au commerce chinois et le soutien de l’entrée de la Chine à l’OMC avec les avantages du statut de pays en voie de développement, ce qui permettra aux produits chinois d’accéder librement à tous les grands marchés. Pendant que les entreprises américaines et occidentales se ruent vers la Chine pour vendre leurs produits agricoles et industriels ou y délocaliser à prix réduit leurs productions, les entreprises chinoises vont commencer à inonder les marchés occidentaux de leurs produits « made in China », les milliardaires et les épargnants chinois vont placer leurs fortunes et leur argent à Wall Street ou dans l’achat de bons du Trésor américain, devenant ainsi le second possesseur de la dette américaine. Grâce à cette complaisance occidentale, les transferts de technologie dont a bénéficié la Chine pendant 30 ans de la part des grandes économies occidentales ont été considérables.

De même que l’Amérique et l’Europe occidentale seront amnésiques dans les années 1990-2000 sur la Russie et sa longue histoire, de même elles ont été myopes sur le sens réel de la politique de Deng, à savoir la construction des bases d’une grande puissance chinoise qui permettraient ultérieurement de placer l’« Empire du Milieu » au milieu du monde. Ce que Deng avait compris est que l’Union soviétique n’avait pas les moyens de ses ambitions dans sa confrontation mondiale avec l’Amérique. Si l’« Empire du Milieu » avait l’ambition de devenir une véritable grande puissance mondiale, il lui fallait d’abord se doter des capacités économiques, commerciales, technologiques, qui lui permettraient de pouvoir un jour exercer une puissance « douce », presque « invisible », à l’égal de ce que pratique l’Amérique. Et ce dont ne se rendait pas encore compte une Amérique grisée par la chute de son grand rival soviétique était que les bénéfices immédiats de l’ouverture totale à la Chine, à laquelle toutes les puissances occidentales s’étaient ralliées, ne faisaient qu’accélérer la réussite de l’objectif de la Chine de Deng.

L’instruction de Deng était de « cacher sa force et attendre son heure ». La stratégie chinoise de la patience a payé. Parce que Deng a pu éveiller le dragon sans attirer l’attention du monde, Xi Jinping a pu lui faire cracher ses flammes.

La Chine a parcouru en quarante ans la trajectoire qui l’a menée du statut d’un pays sous-développé au rang de puissance mondiale. Le choc qui a éclaté entre la Chine et le monde occidental date du début de la décennie avec l’arrivée du nouvel empereur Xi Jinping en 2012. Celui-ci viendra mettre les « points sur les i » quant aux ambitions mondiales de l’« Empire du Milieu ». Aujourd’hui, la stratégie affichée de Xi Jinping vise trois objectifs, devenir la première économie mondiale, construire la domination de la Chine en Asie et installer le « Zhongguo » au milieu du monde. Par ces trois objectifs, l’empereur actuel de la Chine vise à placer l’« Empire du Milieu » devant la puissance américaine jugée déclinante.

Mais, en 2016, la révélation des friches industrielles américaines, dues notamment à la compétition avec la Chine, conduira le nouveau président américain D. Trump à désigner la Chine comme l’adversaire principal des États-Unis et à déclencher une guerre commerciale, monétaire et technologique. L’Amérique, qui a perdu son statut d’hyperpuissance acquis au 20e siècle, va remonter sur son cheval en découvrant avec stupéfaction la nouvelle puissance chinoise. La contre-attaque américaine avait été amorcée par B. Obama, elle sera amplifiée par D. Trump et elle est poursuivie par J. Biden. Chacun, dans son style et avec son langage, va proclamer « America is back ! ». Alors que les politiques de ces trois présidents ont été très différentes, la contre-attaque vis-à-vis de la Chine sous la bannière du leadership américain à restaurer va les réunir. Il y a une volonté américaine permanente du « leadership », de l’« America first ! ».

En parallèle à cette détermination américaine du leadership, on va assister au déniaisement de l’Europe occidentale lorsque cette dernière découvrira l’ampleur de sa dépendance technologique et logistique vis-à-vis de la Chine. La Chine est devenue l’un des plus grands marchés de l’Union européenne. L’Allemagne y vend plus de voitures Volkswagen que chez elle. Mais la contrepartie est que de nombreux secteurs industriels européens se sont complètement délocalisés en Chine. Ce déniaisement face à la dépendance chinoise s’est amorcé très récemment. Le « business as usual », un des principes de base de l’Union européenne, a atteint ses limites.

En 2020, l’épidémie du Covid sera un choc traumatisant lorsque les Européens découvriront que les masques et les médicaments de base, tel le Doliprane, sont introuvables en Europe et ne sont plus produits qu’en Asie et notamment en Chine.

Ce nouveau bras de fer, cette nouvelle lutte pour le « gouvernement du monde » engagée conjointement par la Chine et l’Amérique, dont on se plaît à dire qu’elle sera le paramètre central du 21e siècle, la « nouvelle guerre froide », se traduit par trois grandes batailles : une bataille économique, une bataille régionale en Asie et une bataille politique.

La bataille économique est totale.

Elle n’est pas seulement la guerre commerciale actuelle, liée aux excédents commerciaux exceptionnels de la Chine vis-à-vis de l’Amérique, qui se gère par les mesures protectionnistes américaines de taxation de certains produits chinois ou par le contrôle européen du respect des normes à l’égard des importations chinoises. Elle est un conflit sur le « gouvernement » de l’économie mondiale de demain, comme l’avait pressenti Deng Xiao Ping. La Chine ne se cache plus de vouloir devenir la superpuissance technologique devant l’Amérique en acquérant une position dominante dans les technologies clés du futur que sont celles de la « révolution numérique », les télécommunications et les composants électroniques, autrefois chasse gardée de l’économie américaine.

La bataille livrée contre la société Huawei, dont l’idéogramme signifie « bel ouvrage », en est la plus forte illustration. Cette société chinoise, créée par un ancien colonel de l’armée chinoise membre du Parti communiste, est dans le peloton de tête, aux côtés de l’entreprise coréenne Samsung, dans le domaine des équipements TIC (technologies de l’information et de la communication). Logiquement, Huawei est devenu le fournisseur en réseaux informatiques et réseaux de télécoms de plus de 170 pays, dont la quasi-totalité des États africains, s’adressant aussi bien aux opérateurs et aux entreprises qu’aux consommateurs individuels. Lorsqu’est apparue la 5 G, la nouvelle fréquence à haut débit de 5e génération, très puissante, capable de traiter des données très délicates en lien avec internet, les smartphones et autres objets communicants, ouvrant la voie à la domotique et ce que l’on appelle la « ville intelligente », Huawei était en position idéale pour la diffuser dans le monde entier. La Chine avait compris la première que les nouvelles technologies de communication et d’information combinées à l’intelligence artificielle ouvraient la voie à la domination future des plateformes numériques et des « banques de données », qui sont la numérisation, le stockage et le transport des données personnelles, médicales, sociales de milliards d’individus. Elle avait compris que les « données » seraient le « carburant » de l’économie numérique du 21e siècle, les futures clés du pouvoir.

L’Amérique de Trump découvre, avec l’apparition de la 5G, toute l’ampleur de la perte de son leadership dans le domaine des technologies de communication de nouvelle génération. L’Amérique a abandonné depuis longtemps les industries des infrastructures du high tech au profit des logiciels et du software beaucoup plus rentables, alors qu’au contraire les grandes entreprises chinoises du secteur, telles Huawei et ZTE, ont effectué de très gros investissements dans la recherche et le développement des infrastructures du hardware et en retirent les bénéfices maintenant.

L’Amérique va réagir brutalement, comme elle sait le faire lorsqu’elle est atteinte par un danger. L’Amérique fait inculper par le Canada la fille du fondateur d’Huawei à partir de 23 chefs d’accusation de fraudes, d’escroquerie, de vols de secrets technologiques, exclut Huawei du marché des équipements aux États-Unis, obtient des sociétés américaines de logiciels, Google et Intel, de suspendre la vente de leurs logiciels, dont Android et ses applications, à Huawei, et, dans la foulée, exerce des pressions sur des dizaines de pays pour les dissuader d’acheter les équipements Huawei, ce que vont accepter l’Australie, le Japon, l’Angleterre et d’autres. En mai 2019, en pleine crise du Covid, qui va aiguiser encore plus la perception occidentale de sa dépendance à l’égard de la Chine, de nouvelles mesures d’embargo visant Huawei sont prises par D. Trump, sur la fourniture des applications grand public de Google (messagerie Gmail, Google Maps, YouTube…), sur les microprocesseurs et les puces, briques de base du monde numérique de demain, imposant cet embargo au leader mondial des semi-conducteurs haut de gamme qu’est l’entreprise taiwanaise TSMC. J. Biden a prolongé l’ensemble des mesures d’interdiction visant l’entreprise chinoise au nom de la sécurité nationale et des liens potentiels entre les réseaux de communication et l’espionnage.

En fait, dans cette bataille mondiale sur la 5 G, si les embargos américains sur les produits clés de l’industrie électronique ont freiné l’ascension chinoise pour quelques années, comme le montre la chute immédiate de la part de marché mondial des smartphones d’Huawei, la Chine, consciente de sa dépendance totale en la matière et parlant explicitement des « vents contraires » qu’elle doit désormais affronter dans cette bataille stratégique pour la suprématie numérique, a d’ores et déjà décidé, par son 14e plan quinquennal 2021-2025, la création de son autosuffisance technologique, et se prépare activement à produire chez elle les composants dont l’Amérique a cherché à la priver, les puces de dernière génération et les semi-conducteurs avancés qu’elle est obligée actuellement d’importer pour plus de 300 milliards de dollars par an, et à produire également chez elle les logiciels et systèmes d’exploitation alternatifs à Android de Google et à IOS d’Apple.

Il s’agit aujourd’hui, entre la Chine et le monde occidental, l’Amérique en tête, d’une terrible bataille géoéconomique, commerciale, technologique, portant sur la compétitivité industrielle, la recherche, les technologies du futur, les puces, les télécoms.

La seconde bataille entre la Chine et le monde occidental est régionale.

Elle est asiatique. Elle trouve son origine dans le fait que, lorsque la nouvelle dynastie communiste de Mao Tsé Toung s’est établie dans l’Empire chinois, elle a trouvé en face d’elle, à son plus proche voisinage, la puissance américaine installée dans les mers de Chine depuis le 19e siècle. La région asiatique est la seule région où les deux premières puissances mondiales actuelles sont historiquement présentes et s’affrontent directement. Cette bataille est tout aussi brutale que la bataille économique, mais beaucoup plus dangereuse.

L’Amérique va combattre durant la guerre de Corée les « volontaires » chinois venus épauler les forces communistes nord-coréennes, et elle va devenir le protecteur et le parrain des États asiatiques démocratiques, le Japon, la Corée du Sud et Taiwan où se sont réfugiés les nationalistes chinois opposés au communisme de Mao. Elle y est présente par la 7e flotte et ses accords d’assistance militaire. Il s’est ainsi très tôt structuré une ligne de front entre la Chine communiste et un monde asiatique occidentalisé protégé par l’Amérique. L’Amérique de la guerre froide va construire en Asie une alliance comparable à l’OTAN autour du Japon, de la Corée du Sud, des États anticommunistes de l’Asie du Sud-Est et de l’Australie.

Le réveil du dragon va naturellement venir bouleverser cette hégémonie américaine qui ceinture l’« Empire du Milieu ».

Dans un premier temps, pendant les années 1980-2010 de la construction de sa puissance économique, la Chine sera à l’offensive dans toute la zone asiatique pour conquérir des parts de marché et ouvrir son propre marché aux États de la région, établir des partenariats industriels, investir et prêter, de façon à créer une interdépendance économique irréversible qui soit à son avantage et fasse de l’Asie un « grand marché chinois ».

Mais, dans un second temps, lorsque le nouvel empereur Xi Jinping et les siens décideront que l’« esprit combattant » doit désormais souffler et ouvrir la voie à une expansion du « Zhongguo » vers les espaces proches de la Chine, tout va être mis en œuvre, d’une part pour que la mer de Chine soit contrôlée non plus par l’Amérique mais par la Chine, et d’autre part pour que l’Asie orientale sorte de l’emprise occidentale. La Chine mènera alors de pair la construction d’une flotte militaire faite de porte-avions nucléaires et de sous-marins, l’occupation des îlots des Paracels et des Spratleys bien au large des eaux territoriales chinoises et leur militarisation destinée à abriter les sous-marins nucléaires, l’accentuation de la pression politique et militaire sur Taiwan par des manœuvres imposantes au plus près des côtes de l’île qui a osé élire à sa tête un gouvernement issu du parti « indépendantiste ».

Aujourd’hui, l’affrontement est monté de plusieurs crans dans toute la région. Il est le fait de la dangereuse spirale enclenchée par les trois dynamiques contraires : les pressions chinoises pour s’imposer en tant que seule grande puissance régionale ; les réactions défensives de tous les autres États de la région (Japon, États de l’Asie du Sud-Est, Corée du Sud, Taiwan, Australie) coincés entre leur dépendance économique vis-à-vis de la Chine et leurs liens de sécurité avec l’Amérique ; et la détermination de l’Amérique à rester une grande puissance asiatique. Au projet chinois d’un marché commun régional a répondu le projet américain lancé par J. Biden d’un partenariat indopacifique destiné à contrer l’activisme chinois et à promouvoir une « région indopacifique libre et ouverte ». Rappelons ce qu’a dit Biden après sa première conversation téléphonique avec Xi Jinping : « Si on ne fait rien, on sera écrasé. »

S’il est un point du monde où les deux Grands actuels peuvent s’affronter en direct, il s’agit bien de Taiwan au cas où la Chine de Pékin passerait à l’acte pour soumettre par les armes la Chine de Formose. Si demain il y a dérapage ou erreur d’analyse, Taiwan peut devenir le « Berlin » ou le « Cuba » de cette nouvelle guerre froide qui s’est créée en Asie orientale.

La troisième bataille ouverte entre l’« Empire du Milieu » et le monde occidental est politique.

L’« esprit combattant » placé en tête d’affiche de la politique extérieure chinoise par son empereur actuel vise en réalité un « reformatage » de la hiérarchie mondiale à son profit, ce que l’ont peut appeler une nouvelle bipolarisation dont elle serait la bénéficiaire, et qui conduirait à une réforme de l’ordre mondial qui en découle. La présente dynastie chinoise a parfaitement analysé le déséquilibre qui marquait la relation bipolaire américano-soviétique, un duo faussement équilibré au sein duquel l’Amérique « gouvernait » largement le monde par sa puissance économique et financière ainsi que par sa primauté dans les institutions internationales. Dans l’esprit de la dynastie qui règne actuellement au Palais impérial de Pékin, la Chine n’est pas devenue à la force du poignet la seconde puissance mondiale pour revivre la relation du pot de fer et du pot de terre qu’a vécue l’Union soviétique. Il faut que la puissance acquise par l’économie serve de levier pour bâtir une réelle transformation des rapports de forces mondiaux qui vienne tout à la fois recentrer le poids mondial de la Chine, réduire le poids d’un monde occidental moins dominateur, et, surtout, construire une ligne de défense avancée du modèle autoritaire bâti par la dynastie communiste chinoise, un modèle qu’il s’agit de vendre aux pays en voie de développement.

La Russie, aujourd’hui, ne défend plus un modèle idéologique, elle défend la Russie et son identité, alors que la Chine défend l’identité d’un régime incarné dans l’histoire du pays et le modèle que cette dynastie a bâti, celui du « développement autoritaire ». La Chine de Xi Jinping parle ouvertement de la rivalité qui l’oppose au monde occidental et affirme vouloir favoriser un « nouveau type de relations internationales ».

Ainsi, derrière la grande bataille géoéconomique, il s’est amorcé une grande bataille géopolitique. Car la visée chinoise est politique. Derrière le discours et l’image d’une Chine grande puissance moderne mais coopérative, au service de l’humanité et de son avenir, l’objectif est stratégique. Avec l’Union européenne, il s’agit de désintégrer en douceur l’Union par des avances faites à différents membres — la Grèce, l’Italie, la Hongrie — tentés par des partenariats bilatéraux avantageux, tels ceux proposés dans le cadre du grand projet des « routes de la soie ». En Afrique et en Asie, la Chine veut offrir un modèle distinct du modèle occidental, son modèle autoritaire de développement. Elle commence par commercer et construire, prêter et investir, par donner son vaccin anti-Covid, de façon à être perçue comme une grande puissance coopérative et attentionnée. Puis elle propose des « composants de sécurité et de gouvernance » par des programmes de formation militaire et des dons d’équipements militaires. La promotion du « made in China » se veut une conquête douce, sans aspérité, destinée à valoriser l’image d’une Chine bienveillante. Mais il s’agit bien de damer le pion à l’Occident dans des continents et des pays jusque-là chasse gardée du monde occidental américain ou européen. Il ne s’agit pas seulement de vendre et de s’enrichir, mais de devenir puissant, très puissant.

D’ou également l’« entrisme » chinois au sein du système onusien, où elle a acquis déjà des positions de force à l’OMS et à la FAO, pour faciliter ce « révisionnisme » des normes et des pratiques d’un système international jusque-là dominé par le monde occidental.

Mais l’Amérique n’est pas en reste. Elle en est revenue avec J. Biden à une « diplomatie des valeurs » qui fait penser au discours de Truman de 1947 au début de la guerre froide. Les mots très durs prononcés contre le président chinois se sont accompagnés non seulement du maintien des embargos et restrictions commerciales imposées par D. Trump, mais de l’initiative du projet de l’« alliance des démocraties », sorte d’Alliance atlantique mondiale rassemblant l’ensemble des États hostiles au modèle autoritaire chinois.

Demain, il y aura ou non cette « alliance des démocraties ». Mais, à coup sûr, il y aura une volonté américaine de puissance dans l’économie mondiale, dans le Pacifique et les mers de Chine, dans la défense du « monde libre » face à la Chine.

Ces trois « batailles » économique, asiatique, politique se déroulent sous nos yeux. Elles fascinent les experts, les journalistes, les responsables politiques, mais également les populations. La crise du Covid a été emplie des sentiments de crainte ou d’admiration éprouvés à l’égard d’une Chine tout à la fois à l’origine de l’épidémie, en possession des masques et des médicaments dont le monde était démuni, distribuant son vaccin à toute l’Afrique, capable de reprendre le contrôle de sa situation sanitaire avec efficacité et de faire redémarrer son économie plus rapidement que les autres.

Que dire à propos de la nouvelle puissance chinoise et des prédictions d’une nouvelle « guerre froide » entre l’Amérique et une coalition Chine-Russie pour le gouvernement du monde de demain ? Et que penser du « théorème » exprimé par l’analyste américain G. Allison d’un conflit armé inévitable entre l’ancienne grande puissance et la nouvelle ?

4. Qui gouverne le monde ? Le triangle.

Il est beaucoup affirmé que la nouvelle guerre froide d’aujourd’hui oppose le monde occidental à une alliance « révisionniste » faite de la coalition nouée entre la Chine de Xi Jinping et la Russie de Poutine. Cette perception ne correspond pas à la réalité historique et politique.

Derrière le fracas des propos et des images, la réalité en filigrane est bien la volonté de chacune des trois grandes puissances — Amérique, Russie, Chine — de préserver ou d’accroître sa propre « part de marché » dans le gouvernement du monde. La réalité géopolitique est l’apparition d’un triangle, et non d’un duo russo-chinois opposé à l’Amérique.

Au sein du triangle, la relation est complexe et « subtile ». Elle est faite de compétition et d’interdépendance, de confrontation et d’intérêts communs, de démonstration de sa force et de retenue stratégique. Et, surtout, elle est faite de la rencontre de trois grands et vieux pays habités par leurs histoires et leurs cultures, agissant donc selon leurs intérêts propres.

Ainsi, l’Amérique, de façon explicite, et la Russie, de façon implicite, partagent la même volonté d’éviter pour demain une domination mondiale de la Chine. Certes, publiquement, Poutine se déclare proche de Xi Jinping dans ses attaques contre le modèle occidental et fait montre de démonstrations d’amitié à l’égard de la Chine, allant jusqu’à des manœuvres militaires communes. Mais il est impropre de parler d’une alliance stratégique entre Moscou et Pékin. Il s’agit d’une alliance purement tactique.

L’histoire nous rappelle que la Russie a toujours été profondément méfiante et réservée à l’égard de son immense voisin. Après les siècles de la relation compliquée entre la Russie tsariste et l’« Empire du Milieu », il faut rappeler ce qu’a été la séparation intervenue dans les années 1960-1970 entre la Chine communiste et son « grand frère », l’Union soviétique. La déstalinisation opérée par Khrouchtchev avait fâché Mao Tsé Toung, mais cette dispute idéologique sur le « révisionnisme » soviétique était un rideau de fumée qui cachait le vrai motif de la rupture entre Pékin et Moscou, à savoir la volonté chinoise de devenir une grande puissance stratégique par l’acquisition de l’arme nucléaire, au grand dam du « grand frère » de Moscou. Le programme nucléaire chinois, concrétisé en 1964 ; provoquera l’ire de l’URSS et la rupture de l’accord secret d’assistance de 1957. Le « schisme » sino-soviétique affiché par Mao débouchera sur des incidents militaires le long du fleuve Amour, une frontière contestée par Pékin depuis le 19e siècle. Puis Deng Xiaoping provoquera la franche rupture des années 1970, théorisée par la doctrine des « trois mondes », le premier monde formé des deux puissances hégémoniques du capitalisme américain et du « social impérialisme » soviétique, le tiers monde des pays en voie de développement menés par la Chine, et le monde des pays développés — l’Europe occidentale, le Canada, le Japon — situés entre les deux autres mondes. Deng dira explicitement que la menace la plus « perfide » et la plus dangereuse vient désormais de l’Union soviétique.

Cette politique agressive d’émancipation de la Chine à l’égard de la Russie n’est plus de mise, tout simplement parce que l’« Empire du Milieu » est devenu par ses propres moyens la seconde puissance mondiale, loin devant la Russie. Et, du coup, aujourd’hui, la Russie de Poutine, consciente de ses faiblesses et ses limites, tient absolument à préserver, face à l’Amérique mais également face à la Chine, son nouveau statut de 3e puissance mondiale. C’est le sens qu’il faut donner à la satisfaction affichée par Poutine après la rencontre de Genève qu’il avait voulu avoir très vite avec le nouveau président américain J. Biden. La « convergence de Genève » a réuni les deux grandes puissances toutes deux préoccupées par le réveil du « dragon chinois ».

La Russie se méfiera toujours de son grand voisin chinois et, tout en défendant son histoire et son identité, voudra garder sa relation de partenariat avec l’Amérique.

Si, dans ce nouveau triangle, il faut relativiser l’alliance russo-chinoise, il faut également relativiser la future puissance chinoise. La Chine, bien que tendue vers la conquête d’un nouveau statut mondial, ne se coupera pas totalement de l’Amérique car elle sait, en son for intérieur, qu’elle ne supplantera pas cette dernière.

Rappelons l’analyse faite dans la lettre géopolitique précédente à propos de cette nouvelle puissance chinoise. Un « plafond de verre » de cette puissance chinoise est en train d’émerger. Plus l’« Empire du Milieu » grossit sa force, plus une faille s’entrouvre sur le double plan géoéconomique et géopolitique.

Aujourd’hui, la mondialisation « agressive » de l’économie chinoise montre toutes ses limites. Son ambition économique mondiale est mise sous pression par l’Amérique de Trump et de Biden, par l’Union européenne enfin sortie de sa myopie, mais aussi par de nombreux pays liés à la Chine et de plus en plus réticents à l’égard de son « entrisme » intempestif.

Sur le plan géopolitique, la Chine est trop centripète pour être mondiale. La dynastie actuelle est trop emmurée dans son empire monolithique pour pouvoir construire de véritables alliances autour d’elle, pour structurer le monde comme l’a fait l’Union soviétique forte d’un « rêve communiste » qui a fasciné une partie de l’humanité entre 1920 et 1960. Le fonctionnement actuel de l’« Empire du Milieu », tout à la fois très chinois et très « totalitaire », rend très compliquée la création d’un universalisme chinois. Tout au contraire, l’addition de son despotisme interne et de sa diplomatie de combat fait un peu peur à tout le monde. Alors que la dynastie installée vient de fêter le centenaire de la nouvelle élite mandarinale qu’est le Parti communiste chinois, le PCC, il vient d’être publié une étude montrant une montée sensible de la peur de très nombreux États vis-à-vis de la Chine actuelle.

L’histoire du Covid a été intéressante de ce point de vue. Elle a d’abord été une opportunité pour la Chine, puis elle est devenue un irritant avec l’échec de sa diplomatie du vaccin, avec la persistance des interrogations et des demandes d’enquête sur l’opacité chinoise quant aux causes de l’épidémie démarrée à Wuhan, et avec la victoire finale de l’Amérique sur les vaccins.

L’Amérique fera tout pour reconquérir son autosuffisance et son avance technologique en matière de puces et de semi-conducteurs haut de gamme. On peut parier également que l’Union européenne fera de même. Quant à l’Asie orientale, elle restera un terrain d’affrontement économique et stratégique américano-chinois vis-à-vis des pays de la région, un affrontement dans lequel la dynastie communiste chinoise sait très bien jusqu’où aller pour éviter le pire, à savoir la conquête militaire de Formose par Pékin.

Demain, la Chine ne dominera pas le monde et ne structurera pas le monde autour d’elle.

Mais ce qui est encore plus important à comprendre pour répondre à la question du « Qui gouverne ? » est que ce triangle des trois grandes puissances est immergé dans un monde totalement « mondialisé ». Certes, les trois grands gouvernent un peu le monde, mais les moyens et les petits le gouvernent tout autant. Des régions comme l’Afrique et le Moyen-Orient se structurent de plus en plus par elles-mêmes, autour des puissances régionales et des « petits » qui les composent.

Le « triangle » pèse sur le monde, sans en être pour autant l’architecture centrale.

5. Qui gouverne le monde ? Le monde « mondialisé ».

En réalité, notre monde est fait de la combinaison d’un triangle émergé depuis un demi-siècle, celui des trois grandes puissances, américaine, russe et chinoise, et d’un monde « mondialisé ». Le monde « mondialisé », plus que l’émergence de la Chine, est le grand bouleversement intervenu dans l’histoire mondiale.

Durant des millénaires, le monde a été un club restreint d’acteurs fait des « vieux » États. L’image du congrès de Berlin de 1890 ressemblait fortement à l’image du concile de Lyon de 1274 où étaient représentés les peuples du monde entier, c’est-à-dire une trentaine d’États. Mais, aujourd’hui, le monde tout entier est réparti entre États, car le « désir d’État », apparu au 18e siècle, est devenu irrésistible. En l’espace de deux siècles, la guerre d’indépendance de l’Amérique contre l’Angleterre, suivie au 19e siècle par l’indépendance des colonies d’Amérique latine, puis l’explosion des nationalités européennes et, au 20e siècle, le processus de la décolonisation de l’Afrique et de l’Asie et, enfin, la désintégration du double empire soviétique (le bloc de Varsovie et l’Union soviétique) ont fait passer le monde de 30 États à 200.

Cette mondialisation de l’État, coïncidant avec la fin de tous les empires classiques, est une « démocratisation » du monde. À chaque peuple et à chaque prince, son État. Et, à chaque État, sa souveraineté, ses intérêts et sa puissance. Ce nouveau monde de 200 États est fait d’États vieux et neufs, petits moyens et grands, faibles ou puissants. Mais tous, y compris les plus petits et les plus faibles, sont dotés de la souveraineté, de ressources particulières et d’intérêts propres. Notre monde est d’abord fait de ces 200 États, tous dotés d’une puissance « minimale » s’imposant à chacun, y compris aux grandes puissances. L’actuel Mali des colonels, le Liban des zaïms, la Syrie de Bachar el Assad, illustrent cette situation d’États faibles dans leur fonctionnement mais forts de leur liberté de choix et de leurs politiques souveraines. En Asie orientale, la résistance des « thés au lait », ces jeunes de Thaïlande, de Hongkong, de Taiwan, de Birmanie, proclamant leur attachement à leurs identités et aux valeurs démocratiques face aux tentatives de vassalisation menées chez eux par le « grand dragon chinois », de même que le rejet des patrons chinois observé en Birmanie ou au Cambodge, expriment bien les réactions antichinoises des « petits » face aux appétits du « grand voisin » proche.

Congès de Berlin de 1878
Congès de Berlin de 1878

De ces 200 États actuels est en train d’émerger une vingtaine d’entre eux ayant la volonté et la capacité d’influer dans leur région, et d’en devenir demain les « gendarmes ». De ce fait, des théâtres régionaux sont en pleine construction autour de ces anciennes ou nouvelles puissances régionales. Le Brésil en Amérique latine, l’Afrique du Sud, le Nigéria, et le Rwanda en Afrique subsahélienne, la Turquie, Israël, l’Arabie saoudite, les Émirats et l’Iran au Moyen-Orient, le Japon, l’Inde et l’Australie en Asie, manifestent aujourd’hui un réel « désir de puissance » régionale qui s’impose tant aux « petits » États de ces régions qu’aux grandes puissances régionales ou extérieures.

Ainsi, si l’on prend l’exemple du Moyen-Orient, on constate qu’avant-hier les « gendarmes » étaient l’Angleterre et la France coloniales ; hier, il s’agissait de l’Amérique et de la Russie soviétique ; et, aujourd’hui, ce sont de plus en plus les cinq puissances régionales qui « font la loi » dans cette région.

Ce qui complique encore un peu plus la donne de notre monde actuel est la « porosité » accrue de celui-ci à l’action de milliers de nouveaux acteurs, les grandes firmes multinationales mais aussi les organisations non gouvernementales comme la Croix-Rouge, Amnesty ou Greenpeace, les mafias et les organisations terroristes, les personnalités médiatiques et les lanceurs d’alerte, tels un Jean-Paul II ou une Greta Thunberg, mais encore tout individu, tel le jeune Tunisien qui en s’immolant sur la place de son village en décembre 2010 a ouvert la voie aux « printemps arabes » de 2011. Tous ces nouveaux acteurs de la vie internationale, les grands marchands, les terroristes, les lanceurs d’alerte se battent pour eux et ont acquis une puissance souvent bien plus influente que celle de nombreux États. Si l’on se réfère à l’histoire du Covid, le médecin chinois Li Wenliang qui avait révélé l’existence du virus et sa propagation à Wuhan en janvier 2020 avait ébranlé la toute-puissance de l’empereur de Chine Xi Jinping. Et si, demain, un autre lanceur d’alerte révélait que le virus est bien sorti d’un laboratoire chinois, l’ébranlement serait encore plus considérable.

Non seulement le temps des interventions extérieures des grandes puissances du type Vietnam 1965, Afghanistan 1970, Irak 2004, est révolu, mais ces mêmes grandes puissances sont de fait limitées dans leur politique de voisinage. La Russie ne rééditera certainement pas demain en Biélorussie ce qu’elle avait entrepris hier en Géorgie puis en Ukraine, et la Chine sait qu’elle risque gros pour son image mondiale si elle intervient ouvertement par la force à Hongkong ou à Taiwan.

Parce que tous les États ont une puissance « minimale » et que certains d’entre eux affirment une puissance régionale, les Grands n’ont plus, qu’ils le veuillent ou non, qu’une puissance « relative ». La puissance hégémonique a disparu. Les Grands d’aujourd’hui sont limités dans l’exercice de leur puissance par l’affirmation des souverainetés des petits, par les appétits des puissances régionales, par l’activité des nouveaux acteurs non étatiques. Notre monde ne permet plus l’hégémonie de quelques puissances, aussi grandes soient-elles.

Greta Thunberg s’exprime à la tribune de l’ONU lors du sommet pour le climat du 23 septembre 2019.
Greta Thunberg s’exprime à la tribune de l’ONU lors du sommet pour le climat du 23 septembre 2019.

Le monde n’évolue ni vers la domination de la Chine ou celle d’un duo américano-chinois, ni à l’inverse vers un pur chaos. Il se structure, mais de façon tout à fait différente de tous les systèmes internationaux précédents. Il se « démocratise ». Notre monde est bien plus « démocratique » que tous les mondes précédents car son destin est dans des mains multiples, il se construit beaucoup plus « par le bas » qu’autrefois. Dans ce monde « démocratisé », chacun a un pouvoir potentiel et personne n’a de pouvoir hégémonique.

Dans ce monde en formation, on pourrait répondre à la question du « Qui gouverne ? » par la réponse suivante : « Tout le monde et personne. » Ce monde s’exprimerait par la formule mathématique suivante : 2000 + 200 + 20 + 3, c’est-à-dire les 2 000 acteurs transnationaux que sont les grandes firmes, les principales organisations non gouvernementales et les individus dotés d’une influence mondiale, les 200 États souverains, les 20 puissances régionales et les 3 grandes puissances.

6. Qui gouverne le monde ? La géométrie variable.

Mais cette « démocratisation » du monde crée un monde porteur d’instabilité.

Les grandes puissances actuelles n’ont plus qu’une puissance « relative » et ne peuvent plus structurer le monde comme l’ont fait les puissances européennes entre les 16e et 19e siècles et les deux Grands, américain et soviétique, au 20e siècle. Et, de plus, le « désordre » qui préside actuellement aux relations entre les trois Grands, du fait de leur confrontation, rend très improbable leur « concert ».

Ces trois Grands pèsent cependant encore suffisamment pour faire aller le monde vers plus d’ordre ou au contraire vers plus de désordre. Au-delà de l’important dialogue américano-russe sur la sécurité mondiale, il peut se nouer demain d’autres dialogues bilatéraux pour la bonne marche du monde. Tels un dialogue américano-russe sur la réglementation des cyberguerres comme celui proposé par Biden à Poutine à Genève, ou un dialogue américano-chinois sur le commerce international régulièrement évoqué par les uns et les autres. Ces dialogues bilatéraux entre Grands pourraient établir des règles pour l’avenir de la sécurité ou de l’économie mondiale.

Mais il existe surtout un ordre public international.

On l’oublie régulièrement, il existe les règles du droit international classique, produites entre les 16e et 18e siècles, et très largement respectées contrairement à ce que l’on croit, sur la souveraineté, la non-ingérence, l’égalité juridique des États, l’immunité diplomatique, le respect des traités signés, la liberté de navigation dans la haute mer. Ces règles classiques permettent à tous les États de cohabiter dans une paix relative, de faire commerce, de négocier des traités, de faire fonctionner un protocole diplomatique et de naviguer sur les mers.

Ouverture des séances de la 75e session de l’Assemblée générale des Nations Unies,
Ouverture des séances de la 75e session de l’Assemblée générale des Nations Unies,
New York, 22 septembre 2020.

Puis l’histoire du dernier siècle a fait émerger ce que l’on peut appeler une mondialisation juridique. Les drames successifs du 20e siècle ont conduit les États à établir un droit international nouveau portant sur trois domaines, la mise hors la loi de la guerre, l’affirmation d’intérêts communs de l’humanité portés par les organisations internationales, dont l’architecture centrale est le système onusien, et les principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme qui ont ouvert la voie à la protection internationale de l’individu au regard de la souveraineté de l’État. Cette régulation mondiale pèse bien plus fortement qu’on ne le pense dans les comportements des États, notamment des grandes puissances. Il suffit de se rappeler la forte réaction de condamnation de l’Amérique pour avoir entrepris de façon illégale la seconde guerre d’Irak en 2003 et la condamnation unanime de la Russie de Poutine au lendemain du coup de force en Crimée. Et, encore une fois, il est certain que la Chine hésiterait très fortement à lancer à lancer une opération de force contre Taiwan. Les Grands ont bien plus à perdre qu’à gagner à utiliser leur force de façon ouverte, d’où la dérivation vers les actions « hybrides » du type des cyberattaques.

Mais il est aujourd’hui une nouvelle dynamique de la mondialisation juridique. Il s’agit de la protection des « biens publics », qui est la réponse apportée par les États face aux nouveaux défis et aux nouveaux risques perçus comme essentiels et urgents pour l’ensemble de l’humanité. Après la protection internationale du continent antarctique et de l’espace, de nouveaux « biens publics » sont en train d’apparaître, la protection de la sécurité alimentaire, la protection du climat, la préservation de l’environnement humain, des océans, des espèces animales, la prévention des nouvelles pandémies. Une nouvelle action des États s’est amorcée, poussée par les ONG, les experts, le système onusien. Une toute première forme de gouvernance mondiale s’est ébauchée dans le processus de la COP 21 ayant abouti à l’accord de Paris de 2015, puisqu’ont travaillé ensemble sous la houlette de l’ONU États, ONG, scientifiques et entreprises.

Ainsi, notre monde « anarchico-démocratique » n’est pas totalement chaotique. Il est partiellement régulé. Mais cette régulation n’est plus le fait de quelques puissances dominantes.

Il existe un « ordre nucléaire » géré à 2, Amérique et Russie, pour le contrôle des armes nucléaires stratégiques, la prévention d’une guerre nucléaire, la non-prolifération. Il existe une concertation économique à 7, à 20 et à 140 dans le G7, le G20 et l’OCDE, ces instances qui rassemblent les principales puissances économiques occidentales et mondiales pour la régulation de l’économie mondiale, dont le dernier résultat est l’adoption d’une fiscalité mondiale appliquée aux sociétés multinationales. Il existe le cadre onusien à 200 pour les grandes négociations sur les « biens publics » que sont l’alimentation, le climat, la santé.

Mais il existe également de multiples « groupes » en charge de conflits régionaux, à l’exemple du « format Normandie » franco-germano-russo-ukrainien sur l’Ukraine, de l’axe Afrique du Sud-Angola sur la crise congolaise, de la SADC, l’organisation régionale de l’Afrique australe, sur les crises du Darfour et celle des Grands Lacs. Il s’est esquissé ces dernières années une gestion à trois du dossier nucléaire de la Corée du Nord, entre la Corée du Nord, la Chine et l’Amérique. Gageons que, demain, au Moyen-Orient, il s’esquissera des concertations qui concerneront les 5 puissances actuelles de la région, la Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes et Israël. La paix dans cette région ne se fera pas par les grandes puissances extérieures mais par les puissances « locales », dans un « traité de Westphalie » régional.

L’avenir d’un certain ordre public mondial est là, dans cette démultiplication des cadres mondiaux et régionaux regroupant les acteurs intéressés et capables de construire des règles du jeu.

Plutôt que de se demander si la Chine dominera le monde de demain, réalisons que ce nouveau monde « anarchico-démocratique », qui est né sous nos yeux, nous entraîne dans un monde à géométrie variable.

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