Le conflit du Haut-Karabakh, réveil d’une vieille histoire, image du nouveau monde

Personne, ou presque, ne connaissait l’existence du Haut-Karabakh avant que la guerre qui s’y est déclenchée à l’automne dernier ne l’impose dans l’actualité internationale.

Et pourtant, le Haut-Karabakh est une vieille histoire. Mais de cette histoire, l’Europe et le monde occidental n’ont été intéressés qu’à une partie, celle du destin du peuple arménien, du fait des répercussions de son génocide en 1915 par le pouvoir ottoman et de leur amplification liée à la présence de fortes diasporas arméniennes dans nos pays.

Or, l’histoire du Haut-Karabakh n’est pas seulement celle du peuple arménien. Elle s’inscrit dans l’histoire du Caucase méridional, cette région mal connue, qui est située à l’intersection de l’Europe et de l’Asie. Le Haut-Karabakh est l’histoire de la rencontre sur une même terre de deux populations très différentes, le vieux peuple arménien très tôt converti au christianisme et une branche des peuples turcophones venus d’Asie centrale vers l’ouest, le peuple azéri.

1. Dans l’Antiquité, le Haut-Karabakh est une « province historique » du royaume arménien

Dès le 4e siècle av. J.-C., l’histoire du Haut-Karabakh fait partie de l’histoire de l’Arménie. Elle en est l’une des « provinces historiques ».

Les Arméniens sont un vieux peuple indo-européen installé très tôt dans le Caucase méridional, notamment sur les régions de l’Outik et de l’Artsakh, le vieux nom de la zone du Haut-Karabakh. L’Arménie était devenue, au 1er siècle av. J.-C., sous le règne de la dynastie des Tigranes ayant gouverné l’Arménie avant l’occupation romaine, un État puissant allant de la Caspienne à la Méditerranée. Et sa capitale en était la ville de Tigranakert établie au cœur du Haut-Karabakh.

L’Arménie, sous l’influence du prédicateur Grégoire l’Illuminateur, adoptera le christianisme comme religion d’État au début du 4e siècle, avant même la conversion de l’Empire romain sous Constantin, devenant ainsi le premier État officiellement chrétien. L’Église arménienne, qui décidera de préserver son autonomie à l’égard de Rome comme à l’égard des autres Églises d’Orient, sera le catalyseur de la nation arménienne, créant l’alphabet de la langue arménienne et développant un réseau d’écoles chargées de former la jeunesse arménienne. Le cœur de ce patrimoine culturel et religieux arménien sera le Haut-Karabakh, à l’image du monastère-école d’Amaras. Face aux invasions perse, romaine, puis arabe, la « montagne refuge » de l’Artsakh sera le sanctuaire du peuple arménien, autour des deux principautés fortifiées de Khatchen et de Disak.

2. Au 7e siècle, le Haut-Karabakh devient une province à majorité arménienne intégrée au monde islamique

Mais, à partir du 7e siècle, le peuple arménien doit cohabiter avec un nouveau monde, le monde islamique.

L’Empire arabe va s’étendre jusqu’à la Transcaucasie et y apportera la bannière de l’islam. Mais le bouleversement démographique et religieux du Caucase se fera lorsqu’arriveront les peuples turcs venus d’Asie centrale. Les uns iront jusqu’en Anatolie et constitueront l’ossature du peuple turc actuel, tandis que d’autres de ces groupes turcs s’installeront dans le nord de la Perse et dans le sud du Caucase, notamment dans la région du futur Azerbaïdjan ainsi que dans le Haut-Karabakh. Il s’agira des Azéris, alors appelés les « Turcs azéris ». Les princes arméniens, qui gèrent depuis des siècles cette « province historique » de l’Arménie et en ont fait un fief inviolé, vont résister à cette arrivée de nouveaux peuples islamisés. Mais ils ne pourront empêcher l’implantation de certaines populations azéries dans la « province historique ».

De la période du Moyen Âge jusqu’au 19e siècle, la situation du Haut-Karabakh ne changera pas. Elle est celle d’une cohabitation pacifique entre une majorité arménienne chrétienne protégée par ses princes et bénéficiant du statut de tolérance établie par les dirigeants de l’Empire islamique depuis les origines, et une minorité azérie musulmane largement convertie au chiisme iranien mais culturellement tournée vers le « monde frère » ottoman.

3. Au 19e siècle, la Russie devient le nouveau maître du Caucase

Au début du 19e siècle, la Russie tsariste et impériale conquiert le Caucase. Cette équipée militaro-coloniale sera pour l’essentiel une guerre menée par les troupes cosaques contre l’Empire ottoman et la Perse — puissances occupantes du Caucase — au nom de la défense et de la libération des peuples chrétiens victimes du joug musulman. De cette conquête russe du Caucase naîtra la relation étroite nouée entre l’Arménie et la Russie. Cela dit, il faut préciser que la Russie va alors doublement décevoir le peuple arménien. La Russie impériale avait conquis l’Arménie orientale occupée par la Perse, mais ne s’était pas aventurée à batailler pour conquérir l’Arménie occidentale administrée par l’Empire ottoman. Russie et Empire ottoman se craignaient encore par trop. Et, de plus, le tsarisme ne reconnaît pas l’existence politique du peuple arménien et fait de l’Arménie « libérée » une simple province de l’Empire.

Mais, précisément, au moment où l’Empire russe s’étend au Caucase, il va apparaître en ce 19e siècle le mouvement des nationalités qui va emplir toute l’Europe. Trois nationalismes vont se forger, les nationalismes turc, arménien et azéri, qui vont conduire des populations vivant jusqu’ici en paix à s’affronter.

Le nationalisme turc va naître au sein même de l’Empire ottoman. Au fur et à mesure de la décadence de ce dernier, la population d’origine turque va se crisper et développer un antagonisme vis-à-vis des minorités chrétiennes en général, et des Arméniens en particulier. La haine à l’encontre des Arméniens vivant dans l’Arménie occidentale va surgir, puis exploser, d’abord au moment des massacres couverts par le sultan Abdülhamid II en 1894 et, ensuite, par les massacres commis par le gouvernement laïc et nationaliste des Jeunes-Turcs en 1909, pour qui le rêve d’un État « touranien », unifiant tous les peuples turcophones de la région, passe par l’élimination de l’obstacle arménien. Le grand génocide du peuple arménien de Turquie planifié et organisé en 1915 sera l’aboutissement de cette montée de la haine anti-arménienne au sein des élites et de la population turques.

Le nationalisme arménien va se nourrir des différents chocs subis en ce 19e siècle. Il y a la frustration née de la séparation de leur pays en trois morceaux au lendemain de la conquête russe du Caucase : d’une part, l’Arménie occidentale restée intégrée à l’Empire ottoman et, d’autre part, l’Arménie orientale et le Haut-Karabakh devenus deux territoires distincts administrés par la Russie. Et il y a le traumatisme né des massacres et du génocide commis contre eux en Turquie. Ce nationalisme arménien trouvera son débouché dans l’essor du mouvement révolutionnaire apparu en 1890, le Dachnak, fer de lance de tous les futurs combats politiques des Arméniens. L’aboutissement de ceux-ci sera la proclamation de la première République indépendante d’Arménie en 1918 sur les décombres de l’Empire russe disparu et la fragilité du jeune pouvoir bolchévique dans le Caucase.

Mais il est un troisième nationalisme apparu dans la région : le nationalisme azéri. Celui-ci s’est formé plus tardivement que les nationalismes turc et arménien. Dès la fin du 19e siècle, il existait, notamment à Bakou, un mouvement national structuré défenseur de l’identité azérie, qui ne se confondait pas avec les Turcs malgré la proximité culturelle, ni avec les Iraniens malgré la proximité religieuse.

Il n’est donc pas surprenant qu’en 1918, profitant du chaos politique qui existait à Moscou, il surgisse dans le Caucase méridional trois jeunes États, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Et très vite, il surgira la première dispute entre les deux États d’Arménie et d’Azerbaïdjan sur le Haut-Karabakh. En 1919, l’antagonisme entre Azéris et Arméniens de ce territoire éclatera, mêlant le clivage religieux et la querelle politique sur le statut territorial du Haut-Karabakh. L’épisode le plus tragique en sera le massacre de la population arménienne de la ville de Chouchi en 1920, ce qui conduira les Arméniens du Haut-Karabakh à décider de s’armer et de prendre leur destin en main en érigeant une « République arménienne de la montagne ». Ainsi, il y a juste un siècle, la dispute entre Arméniens et Azéris sur le Haut-Karabakh faisait son apparition et Chouchi faisait déjà parler d’elle.

Mais, en 1921, la jeune Union soviétique fait la reconquête des trois États autoproclamés de la Transcaucasie, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Elle va alors en faire des Républiques intégrées à l’URSS. Mais, de façon à affaiblir chacune d’entre elles, le pouvoir bolchévique va procéder à leur « charcutage » en créant des statuts spéciaux attribués à certaines zones. Alors que l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont autonomisées au sein de la Géorgie, le Haut-Karabakh, peuplé à 94 % d’Arméniens, est inséré avec un statut spécial dans la République de l’Azerbaïdjan sous la forme d’un oblast autonome. Faisant fi de l’histoire du Haut-Karabakh, le pouvoir soviétique a décidé d’insérer une minorité arménienne dans le nouvel État musulman d’Azerbaïdjan. Par contre, la zone du Nakhitchevan, peuplée d’Azéris, est enclavée au sein de l’Arménie.

Cette situation va durer soixante-cinq ans, jusqu’à la fin de l’Union soviétique.

4. La première guerre du Haut-Karabakh (1988-1994), ou l’heure de la victoire de l’Arménie

La Russie récolte en 1988 ce qu’elle avait semé en 1921.

La désintégration de l’URSS va faire réapparaître les États caucasiens fugitivement apparus en 1918, dont ceux d’Azerbaïdjan et d’Arménie. Mais, en parallèle, dès 1988, en pleine perestroïka de Gorbatchev, les Arméniens du Haut-Karabakh, renouant avec l’ancienne « République de la montagne », proclamée en 1920, déclarent leur autonomie. Et, en 1991, ils vont s’autoproclamer État indépendant sous l’appellation de la « République d’Artsakh », le vieux nom arménien du Haut-Karabakh, faisant ainsi sécession d’avec l’Azerbaïdjan. À cette époque, le Haut-Karabakh comprend 150 000 Arméniens et 40 000 Azéris.

Dénoncés avec virulence par le nouveau gouvernement de l’Azerbaïdjan qui en appelle à la réaction des autorités de Moscou, ils reçoivent immédiatement le soutien politique et militaire du nouvel État arménien. La « République d’Artsakh » ne sera reconnue par aucun État au monde, car sa création viole clairement les principes réaffirmés par la charte de Paris, adoptée en 1990 au sortir de la guerre froide sur le non-changement des frontières des États européens par la force.

Il va s’ensuivre une guerre de quatre années entre Arméniens et Azéris, une guerre meurtrière faisant 30 000 tués parmi les combattants. Elle se conclura par la victoire totale sur le terrain des forces arméniennes, mieux armées et plus entraînées à des combats sur ce terrain montagneux face à un jeune État azéri désorganisé et sans armée efficiente. Les forces arméniennes vont prendre la maîtrise non seulement du Haut-Karabakh, mais également des districts azéris situés entre le Haut-Karabakh et l’Arménie.

Le retentissement psychologique de cette victoire en Arménie est énorme. Le nationalisme arménien joue à plein et se radicalise. Il pousse à la perspective d’un rassemblement dans un même ensemble des territoires historiques de l’ancien royaume de Tigrane. Le Haut-Karabakh devient une « ligne bleue des Vosges » et l’Arménie se croit devenue invincible face au monde musulman environnant.

Le Caucase après la première guerre du Haut-Karabakh
(Source : Wikipedia.)

En face, l’humiliation de l’Azerbaïdjan est totale, illustrée par l’exode de dizaine de milliers d’Azerbaïdjanais du Haut-Karabakh. Cette guerre, complètement oubliée du monde, ne le fut pas du peuple et de l’État azéris. Le revanchisme azéri sera au cœur de la politique du fils Aliev, le successeur de son père à la tête de l’État azéri.

Le cessez-le-feu conclu en 1994 ne règle en rien les problèmes de fond sur le statut territorial du Haut-Karabakh, ni le sort des autres territoires azéris occupés par les forces arméniennes. Le processus diplomatique créé à l’initiative de Gorbatchev, le groupe de Minsk, comprenant la Russie, les États-Unis et la France, en charge de résoudre ces problèmes de fond, se heurtera vingt-cinq années durant à l’immobilisme de l’Arménie fermement décidée à préserver le statu quo avantageux issu de sa victoire militaire de 1994.

5. La seconde guerre du Haut-Karabakh (automne 2020), ou l’heure de la revanche de l’Azerbaïdjan

La guerre qui s’est déroulée à l’automne dernier est tout sauf une surprise. Toutes ces dernières années, des flambées régulières de violence ont eu lieu, provoquées par l’Azerbaïdjan, dont les incidents de 2016 et les escarmouches de juillet 2020.

La guerre du Haut-Karabakh en 2020
(Source : Wikipedia.)

Fin septembre 2020, l’Azerbaïdjan décide de lancer sa grande offensive. Les objectifs azéris sont clairs. Il s’agit de prendre la ville de Chouchi, cette ville symbolique dans l’histoire du Haut-Karabakh, forteresse stratégique ouvrant la voie vers la capitale de Stepanakert, et de s’assurer du contrôle du corridor de Latchin, l’unique lien entre l’Arménie et le Haut-Karabakh. La guerre du Karabakh de 2020 se veut une guerre de reconquête territoriale en vue du retour aux frontières légales entre les deux États.

Cette seconde guerre du Haut-Karabakh sera exactement à l’inverse de la première. Elle sera très courte, un mois et demi, et donc moins meurtrière, avec quand même 6 000 morts. Et elle sera complètement à l’avantage de l’Azerbaïdjan.

La prise de Chouchi par les forces azéries le 8 novembre va contraindre les Arméniens à accepter le cessez-le-feu le 10 novembre signé sous l’égide russe. À l’issue du cessez-le-feu, l’Azerbaïdjan a récupéré une partie des territoires perdus en 2014, la totalité des zones azéries situées entre le Haut-Karabakh et l’Arménie et une partie du Haut-Karabakh. Et il obtient également la création d’un couloir entre la zone azérie du Nakhitchevan, enclavée en Arménie, et l’Azerbaïdjan.

Mais, point essentiel, la Russie a tenu à éviter la chute complète de la République arménienne de l’Artsakh. D’autre part, la Russie vient déployer une force d’interposition de 2 000 hommes en charge du contrôle de la route de Latchin entre le Haut-Karabakh et l’Arménie, afin de garantir la circulation entre Stepanakert et l’Arménie.

Pour l’heure, le cessez-le-feu organisé par la Russie tient le coup. Mais il s’agit d’une simple trêve, mais non pas d’une paix réelle. L’avenir politique du Haut-Karabakh reste totalement incertain.

6. La guerre du Haut-Karabakh de 2020, une illustration parfaite du nouveau monde en gestation

La plupart des commentaires géopolitiques exprimés sur ce conflit ont souligné deux choses : l’absence complète de l’Europe et le rôle stratégique essentiel de la Turquie d’Erdogan. Ce n’est pas notre analyse.

Il est impropre de parler d’un « échec » ou de la « passivité » de l’Occident dans cette affaire. La longue histoire du Caucase, ce bout du monde du continent européen entre mer Noire et Caspienne, est restée jusqu’à nos jours une affaire réservée aux trois puissances tutélaires du Caucase que sont la Perse, la Turquie et la Russie.

Il y a toujours eu une absence historique de l’Europe, ainsi que des États-Unis, de cette région. Comme cela a été le cas pour le Moyen-Orient, les traités de paix de la Première Guerre mondiale sur le démantèlement de l’Empire ottoman auraient pu être l’occasion d’une entrée des puissances européennes dans le Caucase, par le biais de la création, par le traité de Sèvres, d’une grande Arménie au détriment de la Turquie. Mais le nouveau dirigeant turc Mustapha Kemal rejeta le traité de Sèvres, jugé humiliant, rouvrit les hostilités contre les puissances européennes et obtint, par ses succès militaires, la conclusion du traité de Lausanne de 1923 qui mettait fin au projet de la grande Arménie. La défaite européenne face à Mustapha Kemal marque la fin de l’intérêt de l’Europe pour la région du Caucase méridional.

L’accord de 1994 créant le groupe de Minsk chargé du règlement de la crise du Haut-Karabakh inclut bien les États-Unis et la France dans le groupe. Mais il faut réaliser qu’il s’agit d’un accord  s’inscrivant particulièrement dans la crise que traverse alors la Russie au lendemain de la désintégration de l’Union soviétique, conclu au lendemain de l’extension de l’OTAN à l’Europe centrale et balkanique. Cet accord, typique de la période gorbatchévienne, est un accord « dépassé » dans la Russie poutinienne.

Ce qui est le plus intéressant à dire à propos de la crise du Haut-Karabakh est qu’elle est une illustration parfaite du visage de notre nouveau monde en gestation.

Le monde a été, entre les 16e et 19e siècles, un monde multipolaire géré par quelques puissances européennes. Puis il a été, au 20e siècle, un monde bipolaire géré par l’Amérique et l’Union soviétique. Le monde actuel est en train de se mondialiser autour de 200 États, anciens ou nouveaux, petits ou grands, faibles ou forts, mais tous possédant deux atouts : leur souveraineté et une puissance « minimale » leur permettant de défendre leurs intérêts nationaux. Au sein de ces 200 états, il y a une vingtaine d’États un peu plus puissants, les anciennes et nouvelles puissances régionales, toutes décidées à user de leur puissance dans leur région. Et il y a enfin trois grandes puissances, les deux anciennes que sont l’Amérique et la Russie, et la nouvelle qu’est la Chine. Cette nouvelle équation de notre monde mondialisé qu’est la formule « 200 + 20 + 3 » se met en place sous nos yeux dans un formidable désordre tout à la fois chaotique et constructif.

Précisément, la crise du Haut-Karabakh a mis aux prises deux « petits », l’Arménie et l’Azerbaïdjan, un « moyen », la Turquie, et un « grand », la Russie. Il y a une quarantaine d’années, du temps de l’URSS, le pouvoir soviétique aurait géré seul, à sa façon, ce conflit qui se passait chez lui. Aujourd’hui, la Russie a eu le plus grand mal à le faire.

Ce qui est vraiment nouveau, et qui illustre le monde « mondialisé » en cours de formation, est le poids décisif dans la crise du Haut-Karabakh des deux « petits », l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ces vieux peuples redevenus deux États en 1989, après la tentative avortée de 1918.

L’un des « petits », l’Arménie, avait déclenché la première guerre du Haut-Karabakh qui avait tourné en sa faveur en 1994. Mais, depuis, l’Arménie s’est affaiblie, par la faiblesse d’un pouvoir corrompu, par la dégradation croissante de son économie, par la saignée démographique qu’elle va connaître. Cependant, elle va vivre dans une double illusion : l’illusion de sa force invincible et l’illusion de son alliance privilégiée avec la Russie.

L’autre « petit », l’État azéri, va au contraire patiemment réunir tous les éléments pour obtenir sa revanche de l’humiliation de 1994 et récupérer le territoire perdu du Haut-Karabakh.

Fort de ses revenus pétroliers, de la richesse de son activité portuaire, de la stabilité du pouvoir quasi dictatorial de la dynastie des Aliev, pratiquant une diplomatie ouverte combinant le renforcement des liens économiques avec la Russie et la création de liens politiques avec la Turquie, le régime azéri de Bakou a constitué au fil des ans une force armée puissante et diversifiée capable de démolir les résistances arméniennes installées au Haut-Karabakh. Cette nouvelle armée azerbaïdjanaise de la revanche doit beaucoup à la coopération militaire nouée avec la Turquie. Cette dernière a fourni des drones d’observation, des drones d’attaque munis de munitions israéliennes aux effets ravageurs sur les lignes combattantes (d’où le nom de la « guerre des drones » donnée à cette guerre), des systèmes de brouillage électronique des défenses arméniennes et, semble-t-il, des mercenaires syriens. Cette présence militaire turque est venue compléter l’artillerie et les nouvelles forces spéciales azéries qui ont lutté avec succès contre les maquisards arméniens de la montagne.

Même s’il n’a pas réussi à reconquérir la totalité du Haut-Karabakh, du fait de l’action de la Russie, le « petit » Azerbaïdjan est le grand vainqueur de la crise.

L’apparition spectaculaire de la Turquie, essentielle dans la victoire des forces azerbaïdjanaises, a frappé tous les esprits.

Mais c’est un peu oublier que la Turquie est une très vieille puissance animée par la turquicité, cette matrice identitaire qui anime un très vieux peuple fier de son destin et de sa marque dans l’histoire. Cinq siècles durant, le peuple turc a géré l’Empire ottoman sans s’y fondre et a géré le califat de l’islam sunnite. Puis, avec Mustapha Kemal, la Turquie moderne a combattu victorieusement contre le traité de Sèvres et le projet de la grande Arménie, et a construit la puissance économique et militaire la plus forte de la région.

Aujourd’hui, avec le gouvernement islamo-nationaliste d’Erdogan, la Turquie a affirmé sa volonté d’être une puissance régionale sans complexe. Erdogan veut que la Turquie devienne une « puissance carrefour » influente dans les différents mondes qui l’entourent, le Moyen-Orient, la Méditerranée, l’Asie centrale et, bien sûr, le Caucase de par sa parenté avec le peuple azéri.

Mais il faut dire que, dans l’affaire du Haut-Karabakh comme dans les dossiers de Syrie, de la Libye et de la Méditerranée orientale, si la Turquie d’Erdogan a montré sa force de façon spectaculaire, les résultats concrets ne sont pas à la hauteur. Sur le Haut-Karabakh, la Russie a mis le holà aux prétentions turques à s’ingérer dans le règlement de paix. Disons, pour conclure sur ce point, que la Turquie d’Erdogan pratique actuellement une logique de puissance un peu au-dessus de ses moyens, qui ne sert pas son influence.

Le « grand » qu’est la Russie a peiné à imposer le cessez-le-feu à ses deux anciennes républiques membres de son ex-Empire. Car elle n’y est plus chez elle. Même s’il s’agit de son « étranger proche », elle doit tenir compte de ce que veulent et décident ces nouveaux États voisins. Elle a pratiqué un équilibrisme délicat entre les deux « petits », étant de plus en froid avec le nouveau régime arménien du libéral Pachinian et devant tenir compte des liens économiques importants établis avec l’Azerbaïdjan à laquelle la Russie achète désormais de fortes quantités de pétrole et de gaz.

La Russie est une grande puissance en crise, structurellement déclinante. Elle a été surprise par cette guerre et a failli s’y empêtrer. Après l’Ukraine, après la Biélorussie, la Transcaucasie s’ajoute à la liste des dossiers chauds qui s’accumulent et forment désormais une ceinture de crise autour d’une Russie qui a perdu son Empire.

Mais la Russie a sauvé les meubles. Sans pour autant régler le problème de fond, elle a fait accepter ses conditions d’une paix provisoire et a envoyé une force russe dans la région pour garantir cette « paix russe ». La Russie, seul gendarme du cessez-le-feu du 10 novembre 2020, possède la seule force d’interposition présente dans le Haut-Karabakh et contrôle seule le corridor vers le Nakhitchevan. La Russie n’a rien voulu partager de son rôle historique dans le Caucase, malgré les demandes turque et azérie. La Russie demeure, quoi qu’on en ait dit, le « juge de paix » de la région. Mais la Russie a un nouveau boulet à ses pieds, la Transcaucasie.

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